Faire de l’économie du travail forcé une économie non rentable

27 août 2018
Innovation en Recherche

L’esclavage moderne est un crime contre l’humanité et un crime basé sur une opportunité économique, qui génère pour les trafiquants des profits illégaux estimés à 150 milliards de dollars. Il érode les économies et les communautés et se trouve à l’intersection des problèmes planétaires, dont la migration, le crime organisé et les opérations commerciales mondiales.

L’esclavage moderne est alimenté par un apport de personnes vulnérables, une demande en main-d’œuvre et en marchandises bon marché et l’exploitation sexuelle. Sur les 25 millions de personnes en situation de travail forcé, 16 millions sont dans l’économie privée, et plus de 70 pays produisent des biens issus du travail des enfants ou du travail forcé. L’impact va au-delà de n’importe quelle marchandise ou industrie, et touche tous les produits et services, des chaussures, appareils et smartphones à la pêche, la construction et le travail minier.

Lutter contre ce crime promet des répercussions rayonnantes. Les chaînes d’approvisionnement sans esclavage égalisent le marché, rendant plus compétitifs les produits et les entreprises non basés sur le travail forcé. Les enfants non soumis au travail forcé restent à l’école et améliorent les capacités de leur communauté dans l’économie formelle. Lorsque les personnes ne sont pas exploitées comme des marchandises, les profits illégaux alimentant le crime organisé diminuent tandis que la sécurité s’améliore.

supply chain
Chantier naval. Unsplash/Chuttersnap

Au niveau opérationnel, les risques associés au travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement sont significatifs pour les entreprises. Par exemple, le travail forcé peut empiéter sur l’efficacité des opérations commerciales par des impacts négatifs sur la productivité, la qualité, la sûreté et la sécurité, affectant le chiffre d’affaires d’une entreprise et ses relations avec les actionnaires. En outre, la hausse de la législation, des règlements et des exigences de rapport augmente le risque de sanctions pour non-conformité. L’attention accrue du public et des médias sur la transparence des chaînes d’approvisionnement menace la réputation des marques dont les chaînes d’approvisionnement sont potentiellement touchées par le travail forcé.

Aborder ces risques n’est pas une mince affaire. Les entreprises font face à des difficultés significatives pour éliminer le travail forcé de leurs chaînes d’approvisionnement. Du fait de l’ampleur et de l’opacité des chaînes d’approvisionnement, les fournisseurs investissent des quantités de ressources dans des strates inférieures. Il est difficile d’éliminer le travail forcé en raison de la rentabilité des activités criminelles et de la corruption qui lui sont associées. De plus, la délocalisation vers des emplacements progressivement moins chers nécessite de vastes efforts pour inverser la situation, avec des implications potentiellement significatives et négatives sur la main-d’œuvre locale.

De plus, les entreprises ont peu de pratiques et de modèles éprouvés à répliquer et mettre en œuvre. Les solutions proposées sont souvent des solutions philanthropes, difficiles à appliquer à long terme sur un marché compétitif où les entreprises doivent rendre des comptes à leurs actionnaires. La capacité à démontrer l’impact à moyen et long terme sur les profits et à afficher des résultats (par exemple, une productivité accrue et une main-d’œuvre mieux formée et plus motivée) sera déterminante.

En définitive, pour mettre fin à l’esclavage moderne, les entreprises doivent être partenaires dans la conception et la mise en œuvre de solutions basées sur le marché et compétitivement viables. Alors que les gouvernements et les ONG dépensent des millions pour lutter contre la traite des êtres humains, c’est en milliards que se chiffre la puissance d’achat des entreprises et des investisseurs socialement responsables. Les ressources d’une telle ampleur pourraient faire de la lutte contre l’esclavage moderne une lutte juste, et les entreprises peuvent commencer par prendre des mesures pratiques au niveau de la demande et de l’approvisionnement.

Au niveau de la demande, les entreprises peuvent aborder les risques de travail forcé dans leurs chaînes d’approvisionnement en intégrant des outils d’évaluation des risques à leurs priorités et leurs opérations. Il s’agit d’un domaine d’intérêt spécifique pour le CEO Exchange de GFEMS, qui s’associera à des entreprises pour identifier les outils et les processus appropriés à mettre en œuvre. L’optimisation de la chaîne d’approvisionnement et l’approvisionnement stratégique sont déjà des fonctions bien définies au sein des entreprises. Les entreprises peuvent incorporer des outils d’évaluation du risque de travail forcé dans leur optimisation globale des processus d’achat d’ensemble, apportant une valeur aux investisseurs qui désirent des chaînes d’approvisionnement et une logistique bien exécutées et efficaces.

Les protocoles d’approvisionnement stratégique tels que la préparation des appels d’offres et l’authentification et le suivi des fournisseurs peuvent également aider les entreprises à limiter les risques de travail forcé. En outre, les entreprises peuvent prendre d’autres mesures, y compris assurer une formation et sensibiliser leurs employés, former des spécialistes du sourcing dans les approches de coût total du système (par rapport au prix le plus bas), et établir ainsi un code de conduite éthique pour promouvoir un alignement et une implication à l’échelle de l’entreprise.

Au niveau de l’approvisionnement, les entreprises peuvent soutenir dans des communautés locales des entreprises pouvant devenir des fournisseurs locaux. En investissant dans la main-d’œuvre locale via une formation appropriée, un développement des compétences et l’affectation d’emplois, les entreprises peuvent créer des emplois durables et une valeur à long terme via une productivité s’améliorant au fil du temps.

Un changement réel nécessitera non seulement une implication de la part des entreprises mais aussi le soutien explicite des gouvernements, de la société civile, des consommateurs et des investisseurs qui reconnaissent les efforts des entreprises pour agir de manière juste.

Les investisseurs disposent de moyens particuliers pour récompenser les entreprises qui relèvent le défi. Les investisseurs responsables examinent de plus en plus les problèmes de chaîne d’approvisionnement pour comprendre les résultats d’une entreprise. La catégorie durable, responsable et d’investissement d’impact a connu une croissance de 33 % de 2014 à 2016 aux États-Unis, passant de 6,57 à 8,72 milliards de dollars. Au niveau global, 22,89 milliards d’actifs sont à présent gérés par des professionnels dans les domaines environnementaux, sociaux et de la gouvernance, selon un rapport de la Global Sustainable Investment Alliance – ce qui représente une hausse de 25 % depuis 2014 et 26 % de tous les actifs gérés par des professionnels à travers le monde.

Un changement réel nécessitera non seulement une implication de la part des entreprises mais aussi le soutien explicite des gouvernements, de la société civile, des consommateurs et des investisseurs qui reconnaissent les efforts des entreprises pour agir de manière juste.

Mettre fin à l’esclavage moderne nécessitera des efforts colossaux et étroitement coordonnés de la part des gouvernements, des ONG, des entreprises et des investisseurs. Ensemble, nous pouvons faire ce qui est juste et offrir de la valeur aux entreprises. Par le biais d’un partenariat, nous pouvons mettre fin à ce crime contre l’humanité et faire cesser les activités des trafiquants.

Le Fonds mondial pour mettre fin à l’esclavage moderne est un partenariat public et privé qui cherche à catalyser et coordonner une stratégie mondiale cohérente pour éradiquer l’esclavage moderne en éliminant sa rentabilité économique.

Cet article a été préparé par le Fonds mondial pour mettre fin à l’esclavage moderne, en tant que contribution à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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