L’esclavage moderne est-il le domaine du crime organisé ?

14 août 2018
Innovation en Recherche

Sasha Jesperson  | Directrice du département des défis transnationaux chez Aktis Strategy

La traite des êtres humains évoque chez beaucoup de personnes des gangsters forçant les gens (souvent des femmes et des filles) à quitter leur domicile pour s’engager contre leur volonté dans des activités dangereuses et souvent violentes, sous la menace de la violence, afin de gagner de l’argent. En matière de crime organisé, l’esclavage moderne est plus dangereux pour les victimes et plus difficile à détecter et traiter pour les autorités.

De nombreuses questions restent sans réponse quant à la relation qui existe entre le crime organisé et la traite des êtres humains : quelle forme l’activité criminelle organisée prend-elle ? Quel est le degré de cohésion des réseaux criminels le long de la chaîne d’approvisionnement ? Dans quels aspects de la traite des êtres humains les réseaux criminels sont-ils impliqués ? Quel degré de violence est impliqué ? En 2012, une alliance d’ONG a identifié notre manque de connaissances sur cette partie de la traite des êtres humains, et l’analyse n’a pas progressé de manière significative depuis.

En matière de crime organisé, l’esclavage moderne est plus dangereux pour les victimes et plus difficile à détecter et traiter pour les autorités.

Toutefois, la traite des êtres humains et l’esclavage moderne sont de plus en plus reconnus comme relevant d’un problème lié au crime organisé. Le commissaire indépendant en matière de lutte contre l’esclavage du Royaume-Uni, Kevin Hyland, se réfère fréquemment aux aspects du crime organisé sous-jacents à l’esclavage, mettant à contribution ses expériences en tant que responsable de l’Unité de lutte contre la traite des êtres humains et le kidnapping de la police métropolitaine. La loi sur l’esclavage moderne du Royaume-Uni, qui a pris effet en 2015, inclut des dispositions ciblant les esclavagistes et les personnes se livrant à l’exploitation des êtres humains. En réponse, l’Agence nationale de lutte contre le crime a créé une Unité de lutte contre l’esclavage moderne et la traite des êtres humains pour combattre la criminalité sous-jacente à la traite des êtres humains et, en 2017, a établi un Centre d’analyse conjoint de l’esclavage et de la traite pour rassembler des analystes issus de diverses agences des forces de l’ordre afin de mettre en commun et d’analyser les informations.

Malgré cela, une compréhension nuancée de la manière dont les réseaux du crime organisé opèrent le trafic fait défaut. Un rapport du Centre pour la justice sociale a examiné le rôle des groupes du crime organisé dans l’esclavage moderne en Europe. Le rapport souligne plusieurs cas impliquant ces groupes structurés en « pyramides du pouvoir », avec des « divisions de fantassins qui joueront leur rôle quelle soit leur division d’affectation pour recruter, faire transiter ou exécuter la gestion quotidienne du contrôle des victimes. »

Mais les réseaux qui pratiquent la traite des êtres humains et l’esclavage moderne s’adaptent et sont fluides. Une analyse réalisée par l’Institut de recherche internationale sur la police criminelle en prévision du Congrès 2010 des Nations Unies sur le crime conclut que « non seulement il existe une diversité énorme dans l’environnement du crime organisé[trafficking and smuggling], mais en plus il existe une très grande diversité quant aux différents types d’acteurs actifs sur ces marchés. » À l’époque, les chercheurs ont développé une topologie du mode d’organisation des structures criminelles qui inclut des structures hiérarchiques ressemblant aux organisations mafieuses traditionnelles, des réseaux de personnes faiblement connectées, ainsi que l’implication criminelle non organisée pouvant consister en individus ou en réseaux sociaux.

Les réseaux du crime organisé impliqués dans d’autres activités criminelles ont évolué pour s’apparenter davantage à des entreprises et être moins violents. Bien que l’esclavage moderne soit inévitablement plus violent que les autres activités du crime organisé dans la mesure où ce sont des êtres humains qui constituent la marchandise échangée et exploitée, on peut s’attendre à ce que les groupes et les réseaux contrôlant le commerce ont suivi une tendance similaire. Une compréhension détaillée des structures des groupes du crime organisé impliquées dans la traite des êtres humains et autres pratiques liées à l’esclavage moderne est nécessaire pour adapter les stratégies politiques, des forces de l’ordre et autres stratégies afin de miner efficacement les activités criminelles.

Au cours des 12 derniers mois, des chercheurs du Centre d’étude sur l’esclavage moderne de l’Université de St Mary ont étudié le rôle du crime organisé dans l’esclavage moderne. Au Royaume-Uni, trois pays figurent fréquemment parmi les principaux pays source de référence pour le Mécanisme national d’orientation : l’Albanie, le Nigéria et le Vietnam. Nos investigations se sont concentrées sur ces pays.

Femme marchant dans la rue Hanoi, Vietnam. Unsplash/Thijs Degenkamp

Nous avons entrepris de comprendre le rôle du crime organisé le long des routes de transit de l’Albanie, du Nigéria et du Vietnam à l’Europe, afin d’évaluer le rôle que les réseaux du crime organisé jouent dans le mouvement et l’exploitation des personnes, leur degré de cohésion le long de la route, leur mode d’organisation, s’ils sont impliqués dans d’autres activités criminelles et ce que cela signifie pour la lutte contre l’esclavage moderne. Cette colonne portera sur les résultats de ce projet.

Au cours des mois à venir, nous présenterons les conclusions clés par rapport à ces trois pays. Parallèlement à ce projet, nous avons également mené une recherche empirique dans d’autres pays, dont nous allons dresser le profil ici. En fonction de cette recherche, nous développons également des conclusions sur le rôle du crime organisé dans l’esclavage moderne et son mode de fonctionnement en tant qu’industrie, et sur les catégories changeantes que les individus occupent pendant leur voyage (passant du trafic à la contrebande pour revenir au trafic), avec des implications pour le crime perpétré et la manière dont les personnes en mouvement se perçoivent. Comme il est probable que des thèmes supplémentaires émergeront cependant que nous traitons les données empiriques, rejoignez-nous à mesure que le projet évolue.

Sasha Jesperson est membre associé du Centre d’étude sur l’esclavage moderne de l’Université de St Mary (Twickenham).

Cet article a été préparé par Sasha Jesperson, en tant que contribution à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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