Nous ignorons de nombreux éléments concernant le travail forcé

23 août 2018
Innovation en Recherche

Genevieve LeBaron  | Professeur de politique à l'Université de Sheffield

La couverture médiatique et les campagnes militantes nous rappellent le rôle joué par le travail forcé au sein du commerce actuel. Il nous est rapporté que de riches multinationales profitent de l’esclavage moderne au sein de leurs chaînes logistiques mondiales et contaminent les marchés occidentaux de la consommation avec des biens provenant de l’esclavage. En soi, cette description n’est pas inexacte, mais l’intérêt écrasant porté aux relations d’affaires de haut niveau a entraîné d’importantes lacunes et zones d’ombre dans notre compréhension du travail forcé et des solutions pour y remédier.

Ces dernières années, alors que les militants ont réussi à nous sensibiliser au problème de l’esclavage moderne et à faire le lien entre de telles pratiques et de riches et puissantes multinationales à l’image de marque cultivée avec soin, les demandes de responsabilisation des entreprises se sont intensifiées. Les gouvernements et l’industrie se battent désormais contre le travail forcé au sein des chaînes logistiques mondiales. La récente législation adoptée en France, au Royaume-Uni et en Californie s’attèle à encourager les efforts pour lutter contre ce problème en demandant aux grandes entreprises de présenter un rapport concernant les initiatives mises en place afin d’empêcher et de remédier à l’esclavage moderne au sein de leurs chaînes logistiques. Les multinationales en lien direct avec les consommateurs intensifient leurs efforts concernant la responsabilité sociale à l’aide d’outils tels que les audits et les certifications éthiques afin de combattre le travail forcé.


Soudeur au travail. Unsplash/Christopher Burns

Étant donné l’important niveau de souffrance humaine en jeu, le travail forcé est un problème devant être résolu de toute urgence. Pourtant, dans les faits, il n’existe que très peu de données fiables concernant le travail forcé. La recherche n’en est qu’à ses balbutiements et nos connaissances restent très minces.

Par exemple, nous n’avons que très peu d’éléments concernant la portée et la situation géographique du problème. Les érudits sont enclins à associer le travail forcé à des chaînes logistiques mondiales complexes dirigées par des multinationales intégrées dans les pays développés. Est-il pour autant exact que ces chaînes logistiques comportent le risque le plus élevé de travail forcé ? N’est-ce pas plutôt simplement sur elles que les militants et les érudits ont porté toute leur attention ? Très peu de recherches confirmant ce point existent. Par exemple, les fruits de mer produits en Thaïlande destinés à être consommés au Royaume-Uni auraient un risque plus élevé de présence de travail forcé sur leur chaîne logistique que les fruits de mer destinés à la consommation locale. Pour autant, seul le premier élément est la cible d’importantes solutions. Le fait que de larges pans de l’activité économique mondiale soient laissés de côté et ne fassent pas l’objet d’investigations présente un risque. Ceux-ci comprennent les chaînes logistiques concentrées à l’intérieur des frontières nationales produisant les biens pour la consommation locale, les chaînes logistiques ne comportant pas de marque ou n’étant pas connues des consommateurs, ainsi que les proportions croissantes du commerce mondial ayant lieu entre les pays en développement. Il existe des raisons de s’inquiéter du fait que le travail forcé soit encore plus répandu au sein de ces chaînes.

Le seul intérêt porté aux multinationales a également entraîné d’importantes lacunes dans nos connaissances du travail forcé en tant que commerce. Tout comme Andrew Crane et moi-même l’avons abordé dans un chapitre de livre à paraître, nous ne savons que très peu choses sur la dynamique opérationnelle et organisationnelle du travail forcé, ainsi que sur ses schémas au sein des chaînes logistiques. Les questions posées sont : De quelle manière et pourquoi le travail forcé est-il déployé dans le cadre d’un modèle d’entreprise ? Pourquoi le travail forcé n’est-il utilisé que par certains agents économiques ? Pourquoi celui-ci semble-t-il apparaître uniquement dans certains segments des chaînes logistiques ? Comment les entreprises profitent-elles du travail forcé ? Quelles conditions définissent la possibilité de repérer ou non les entreprises y faisant appel ?

Cependant, il est impératif de prendre au sérieux une palette de dynamiques opérationnelles et d’agents économiques et de développer une compréhension plus précise de la manière dont les modèles d’entreprise de travail forcé opèrent sur le terrain.

L’intérêt porté aux plus grandes multinationales a souvent éloigné l’attention des agents économiques plus petits et moins formels qui se livrent pourtant au travail forcé sur le terrain. Trop souvent, ces entreprises sont simplement considérées comme composées de criminels ou d’employeurs peu scrupuleux. Pour autant, dans les faits, le travail forcé n’a pas lieu de manière aléatoire au sein de l’industrie actuelle, il opère selon des schémas cohérents et économiquement rationnels. Sans une bonne compréhension de ces schémas, les auditeurs d’entreprise ou les inspecteurs du travail gouvernementaux peuvent difficilement savoir à quel endroit rechercher du travail forcé ou le reconnaître lorsqu’ils y font face. 

Si nous voulons éradiquer le travail forcé, nous devons acquérir une meilleure compréhension du problème. Incontestablement, les plus grandes multinationales du monde ont une profonde influence sur les conditions de travail à travers des dizaines de pays et exercent un pouvoir de marché considérable. Cependant, il est impératif de prendre au sérieux une palette de dynamiques opérationnelles et d’agents économiques et de développer une compréhension plus précise de la manière dont les modèles d’entreprise de travail forcé opèrent sur le terrain.

Je relève ce défi au sein de mes recherches. Je travaille actuellement sur différents projets étudiant la dynamique opérationnelle du travail forcé dans divers contextes nationaux et industries. Pour cela, j’utilise des méthodes de recherche telles que les enquêtes numériques, les entretiens et les cartographies de chaînes logistiques. Je m’intéresse à la compréhension des facteurs à l’origine de la demande en travail forcé au sein des chaînes logistiques des entreprises, aux caractéristiques des entreprises qui font appel au travail forcé dans diverses industries et à l’efficacité des initiatives de responsabilité sociale des entreprises telles que les audits et certifications éthiques dans le combat mené contre le travail forcé.

Dans cette colonne, je partagerai les résultats de mes recherches, je parlerai de leurs répercussions politiques et je présenterai les défis de la conduite d’une recherche empirique fiable et éthique dans ce domaine. Dans la colonne suivante, je présenterai mon projet en cours concernant le travail forcé dans les chaînes logistiques du thé et du cacao. 

Genevieve LeBaron est professeur de sciences politiques à l’Université de Sheffield et co-présidente du groupe de travail de l’Université de Yale sur l’esclavage moderne. Suivez-la sur Twitter : @glebaron. Découvrez-en plus sur ses recherches : globalbusinessofforcedlabour.ac.uk

Cet article a été préparé par Genevieve LeBaron, en tant que contribution à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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