La nature changeante du trafic albanien

13 septembre 2018
Innovation en Recherche

Anne-Marie Barry  | Associée de recherche, Centre pour l'étude de l'esclavage moderne de l'Université St Mary's

La traite des femmes exploitées sexuellement est associée au crime organisé albanien depuis de nombreuses années. Dans les années 90, alors que le pays a subi les troubles liés à la transition post-communiste, à une instabilité économique sévère et aux effets de la guère du Kosovo, les réseaux criminels ont prospéré et se sont considérablement engagés dans le trafic de jeunes femmes. Trompées par leurs « amants », attirées par de fausses offres d’un travail stable et lucratif ou, dans les cas extrêmes, kidnappées, les femmes étaient transportées (essentiellement vers l’Italie et la Grèce) et sexuellement exploitées.

La traite des êtres humains de l’Albanie vers le Royaume-Uni attire de nouveau l’attention des autorités et des services d’assistance dans la lutte du Royaume-Uni contre cette traite et l’esclavage moderne. Chaque année, des centaines d’Albanais sont dirigés en tant que victimes potentielles vers le service anglais de mécanisme national d’orientation. Une grande partie de ces cas impliquent des femmes affirmant qu’elles ont fait l’objet d’un trafic et été transportées dans divers pays européens avant d’arriver au Royaume-Uni, ainsi qu’un nombre significatif de jeunes hommes qui sont des victimes potentielles de la criminalité forcée. Bien que ces cas offrent peu d’informations sur les coupables ou les réseaux criminels, les autorités anglaises craignent une « menace » des groupes du crime organisé albanais, en particulier par rapport au trafic et à la diffusion de drogues.

Pour se faire une idée de la situation actuelle par rapport au trafic d’Albanais et comprendre comment se trafic s’inscrit dans les activités criminelles globales exercées par les groupes criminels albanais, le Centre d’étude de l’esclavage moderne mène des recherches en Albanie et au niveau des présumées plateformes de transit en Europe, dont l’Italie, la Belgique, la France et les Pays-Bas.

Notre recherche indique que depuis le pic du trafic dans les années 90, on observe un déclin significatif du taux auquel les femmes ont fait l’objet d’un trafic et été transportées de l’Albanie vers d’autres pays européens. En s’établissant dans divers pays et en acquérant plus de capital à réinvestir, les groupes criminels albanais commencèrent à s’engager dans des activités criminelles plus « sophistiquées » et bien organisées, telles que le trafic de drogues et d’armes. Bien que toujours lourdement impliqués dans la gestion des réseaux de prostitution, les groupes criminels albaniens ont acquis une renommée pour leur poly-criminalité, la gestion, ou l’exploitation, des travailleurs du sexe étant une activité périphérique ou, comme nous l’ont indiqué des responsables de l’application des lois, une activité ayant reçu moins d’attention de la part des autorités car des activités plus vastes et « plus urgentes » impliquant les armes et les drogues ont eu priorité.

Dans le nord de l’Italie, haut lieu traditionnel du crime organisé albanais, les femmes albanaises constituent désormais une très faible proportion des femmes visibles dans la prostitution de rue ou faisant appel aux services d’assistance aux femmes vulnérables et victimes de trafic. Beaucoup estiment que c’est grâce aux mesures prises par les autorités italiennes et albanaises, y compris l’introduction d’une législation pour protéger les victimes de trafic et aider les femmes victimes de trafic à dénoncer leurs exploiteurs. Toutefois, on signale également que cette législation a poussé de nombreux réseaux criminels albanais à s’établir dans d’autres pays européens.


Taxi à Sofia, Bulgarie. Unsplash/Borislav Zlatkov

Les groupes criminels albanais se sont désormais également investis dans l’organisation de la prostitution des femmes à partir d’autres pays tels que la Roumanie, la Bulgarie, la Moldavie et l’Ukraine. L’augmentation significative du nombre de femmes roumaines se lançant dans l’industrie du sexe s’observe dans toute l’Europe parallèlement à la gestion des femmes roumaines par des proxénètes albanais, ainsi qu’à une collaboration étroite entre les réseaux albanais et roumains. Dans certaines zones établies, les groupes criminels albanais ont adopté un rôle moins visible, plus axé sur le « management ». Par exemple, il arrive que des groupes criminels albanais « louent » des rues ou des endroits à des proxénètes roumains pour gérer les travailleurs du sexe. Dans ce sens, les Albanais se retirent des activités de rue et éliminent le risque lié à la participation à la traite des êtres humains. De plus en plus d’Albanais se marient également avec des Roumaines, et on signale des cas d’épouses ou de partenaires d’Albanais qui recrutent des prostituées en Roumanie.

Cela ne signifie pas que le trafic des femmes albanaises n’est plus un problème. Plusieurs cas sérieux ont été traités par la justice dans les années récentes, impliquant des femmes dans divers pays européens, où des femmes ont été contraintes à travailler dans l’industrie du sexe, souvent trompées par leur amant ou leur petit ami et par des méthodes de manipulation. Il se peut que de nombreuses femmes se lancent volontairement dans l’industrie du sexe, mais certaines trouvent que, comme le signale un responsable, « les choses prennent juste de l’ampleur » et la violence et les méthodes de contrôle commencent à miner leur consentement initial. Plusieurs personnes interrogées ont indiqué que la violence de leur partenaire ou des proxénètes reste un problème significatif.  Comme l’a expliqué une femme que nous avons interrogée, même s’il se peut que les femmes albanaises sachent quel travail elles vont faire, « elles n’anticipent pas la violence ». En effet, dans une mission d’enquête récente, le Ministère de l’Intérieur a établi que la violence à caractère sexiste et la violence conjugale demeurent un problème significatif en Albanie.

Parallèlement aux stigmates associés à l’industrie du sexe, il est important de garder à l’esprit que si les femmes peuvent ne pas tomber dans la catégorie souvent restrictive des « victimes de la traite », elle peuvent quand même vivre une expérience traumatisante s’accompagnant d’un sentiment d’isolement. D’autre part, de nombreuses femmes albanaises, ainsi que des hommes et des femmes de toutes nationalités, choisissent l’industrie du sexe pour améliorer leurs perspectives économiques ou parce qu’elles ne trouvent pas de travail lucratif dans leur propre pays ou ne disposent pas de moyens légaux pour travailler à l’étranger.

Bien que toutes les femmes albanaises ne soient pas des victimes entre les mains de criminels utilisant la contrainte et la tromperie, il est important de reconnaître les autres facteurs qui poussent les personnes vers des partenaires précaires et intimes.

Anne-Marie Barry est associée de recherche au Centre d’étude de l’esclavage moderne de l’Université St Mary.

Cet article a été préparé par Anne-Marie Barry, en tant que contribution à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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