Le problème endémique du travail forcé au sein des chaînes logistiques mondiales du thé et de la coca

18 septembre 2018
Innovation en Recherche

Genevieve LeBaron  | Professor of Politics at the University of Sheffield

Qu’est-ce que le thé et la coca ont en commun ? Ces deux produits sont chacun largement consommés dans les foyers à travers le monde ; à ses début, le marché mondial de ces deux industries a été lié à l’histoire du colonialisme et, dans l’économie mondiale d’aujourd’hui, les deux produits sont issus du travail forcé.

cocoa

Au cours des deux années passées, j’ai dirigé le projet de recherche L’activité mondiale du travail forcé, fondé par l’Economic and Social Research Council (Conseil de la recherche économique et sociale) du Royaume-Uni et basé à l’Université de Sheffield. Nous avons enquêté sur l’activité du travail forcé au sein des chaînes logistiques mondiales du thé et de la coca. Notre recherche a abordé les questions clés suivantes :

  • Quels facteurs suscitent une « demande » économique pour le travail forcé au sein des chaînes logistiques ?
  • Quels sont les modèles commerciaux du travail forcé dans les chaînes logistiques du thé et de la coca qui approvisionnent les marchés britanniques et américains en chocolat et en thé ?
  • Dans la lutte contre le travail forcé, quelle est l’efficacité des initiatives de responsabilité sociale d’entreprise telles que la certification « éthique » et les lois contre l’esclavage ?

Parce qu’il existe si peu de données secondaires fiables sur le travail forcé dans les chaînes logistiques mondiales, notre équipe a compilé un nouveau jeu de données principales pour gagner en compréhension sur ces questions. Cela a pris environ deux ans à notre équipe de 14 chercheurs pour compiler ce jeu de données, qui intègre des entretiens approfondis avec plus de 120 travailleurs du thé et de la coca, une enquête auprès de 1 000 de ces travailleurs et plus de 110 entretiens avec des acteurs commerciaux et du gouvernement, y compris des responsables de plantation de thé et de coca et leurs acheteurs, de gros producteurs mondiaux de boissons et de sucreries, des experts dans la responsabilité sociale d’entreprise, des organismes internationaux, des représentants de gouvernement et d’autres acteurs clés. La méthodologie et les conclusions de recherche du projet sont détaillées dans notre prochain rapport. Dans cette colonne, je souhaite mettre l’accent sur l’une de nos conclusions et ses implications pour les législateurs et les leaders de l’industrie cherchant à lutter contre le travail forcé.

Notre recherche suggère que le travail forcé et l’exploitation par le travail sont plus généralement des caractéristiques endémiques des chaînes logistiques du thé et de la coca et sont loin de relever d’un crime caché perpétré par quelques employeurs sans scrupules. Notre recherche documente des tendances cohérentes d’abus au travail, y compris le travail forcé, sous-jacentes aux chaînes logistiques mondiales du thé et de la coca. Les travailleurs de notre étude interrogés et faisant l’objet d’une enquête ont subi des violences physiques, des violences sexuelles, des violences verbales, des menaces de violence, des menaces de licenciement, la servitude pour dettes, la fourniture insuffisante des biens et services (y compris le logement, les sanitaires, l’eau, la nourriture et les soins médicaux) que les employeurs sont légalement tenus de fournir, le non-paiement des salaires ou des salaires sous-payés et l’obligation comme condition d’emploi de travailler sans être payé.

Les causes racine du travail forcé au sein des chaînes logistiques du thé et de la coca sont variées et complexes. Mais l’un des moteurs clés dans les deux industries réside dans la distribution inégale de la valeur le long de la chaîne logistique. Dans les deux industries, les producteurs que nous avons interrogés affirment ne plus obtenir de prix assez élevés de la part des acheteurs de thé et de coca afin de verser un salaire minimum.

Les coûts associés à la production du thé et de la coca on augmenté dans les années récentes, y compris pour le pétrole, l’eau et la main-d’œuvre. Toutefois, en raison d’une pression descendante sur les prix du thé et de la coca qui fait suite à la globalisation de l’économie, et parce que les firmes situées au sommet des chaînes logistiques refusent systématiquement de payer des prix plus élevés, les prix des producteurs sont demeurés constants. Comme nous l’a expliqué un producteur de thé, « Les travailleurs obtiennent des salaires et des conditions meilleurs, ce qui est bon, mais nous retirons toujours de notre thé le même prix qu’il y a 30 ans. Dans certains cas, on reçoit moins. Et on doit leur payer plus. » L’un des moyens par lesquels les employeurs cherchent à équilibrer les coûts en hausse et les prix stagnants réside dans le traitement injuste des travailleurs, lequel, dans sa forme la plus extrême, s’apparente à du travail forcé.

Point important, les firmes qui se trouvent au sommet de la chaîne logistique et qui approvisionnent le marché en thé et en coca incluent à la fois des entreprises multinationales et des entreprises locales. Notre étude inclut les plantations de thé appartenant à des corporations multinationales et des entreprises locales, qui produisent pour l’exportation comme pour le marché domestique. Bien que de grandes quantités de documents universitaires et militants soutiennent que le travail forcé est un produit des chaînes logistiques mondiales, nous avons constaté que dans les plantations de thé appartenant à des entreprises locales et celles appartenant à des corporations multinationales, les normes de travail sont largement similaires. Il existe éventuellement une corrélation légèrement positive entre les normes de travail et la propriété des corporations multinationales. Ceci indique qu’il est nécessaire d’examiner avec un plus grand soin les chaînes logistiques domestiques et sans marque, qui sont actuellement absentes de la plupart des discussions majeures sur le travail forcé au sein des chaînes logistiques et les solutions à apporter.

En bref, notre recherche remet en question l’affirmation selon laquelle le travail forcé est difficile à détecter en raison de la nature complexe et multiniveau des chaînes logistiques. Nous avons constaté que les pratiques abusives au sein des chaînes logistiques agricoles mondiales sont répandues et faciles à détecter. Le travail forcé n’a pas lieu dans des niches cachées de l’économie mondiale, mais plutôt en plein jour à la base des chaînes logistiques mondiales majeures. Pour comprendre ces risques et ces problèmes, il n’est pas nécessaire de s’adresser à un cabinet de conseil onéreux ou d’utiliser un logiciel sophistiqué de cartographique des risques – il faut écouter les travailleurs et les producteurs parler des difficultés auxquelles ils sont confrontés.

Les travailleurs sont actuellement marginalisés au sein d’un grand nombre d’initiatives de responsabilité sociale d’entreprise et gouvernementales portant sur les chaînes logistiques. Cependant, parmi tous, les travailleurs sont peut-être les mieux placés pour expliquer les tendances du travail forcé et comment les entreprises en retirent de l’argent. Les entreprises et les gouvernements qui luttent avec sérieux contre le travail forcé doivent rendre les travailleurs autonomes et coopérer avec eux afin de concevoir des solutions au travail forcé dans les chaînes logistiques mondiales où les travailleurs jouent un rôle central. Les programmes de responsabilité sociale orientés sur les travailleurs en cours de développement aux États-Unis et ailleurs fournissent de bons exemples à reproduire et à développer dans d’autres secteurs et contextes.

Genevieve LeBaron est professeur de politique à l’Université de Sheffield et co-présidente du groupe de travail sur l’esclavage moderne de l’Université de Yale. Suivez-la sur Twitter : @glebaron. Découvrez-en plus sur ses recherches : globalbusinessofforcedlabour.ac.uk

Cet article a été préparé par Genevieve LeBaron, en tant que contribution à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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