Que savons-nous réellement de la prévalence de la traite des êtres humains ?

24 septembre 2018
Innovation en Recherche

Claire Healy  | Chargée de recherche, Centre international pour le développement des politiques migratoires

On me demande souvent des chiffres sur l’étendue de ce problème, en tant que chercheuse en traite des êtres humains. La question de la prévalence se pose toujours, en particulier lorsque l’on discute de nouvelles recherches sur des formes spécifiques de traite ou sur la traite dans certaines régions ; l’envie de recevoir des « données concrètes » semble supérieure à celle d’acquérir des informations nuancées et qualitatives, ou une compréhension exhaustive des moteurs de ce phénomène.


Marché occupé en Mandai, Pune, India. Unsplash/Atharva Tulsi

Selon un article de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, paru dans le Rapport mondial sur la traite des personnes 2016 : « Les enfants constituent près d’un tiers de toutes les victimes de la traite des êtres humains dans le monde. »

Le Rapport sur la traite des personnes 2017 du Département d’État des États-Unis mentionne que les « statistiques internationales les plus fréquemment citées sur la traite des êtres humains indiquent que les hommes et les garçons représentent près de la moitié du nombre total de victimes de la traite. »

Un briefing du Service de recherche du Parlement européen (EPRS) indique que « les données sur la prévalence de ce crime montrent que la majorité de ses victimes sont des femmes et des petites filles ».

Un article du Conseil de l’Europe présentant le 7e rapport général de son groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains, en 2018, établit que « dans plusieurs pays, l'[labour exploitation] a dépassé l’exploitation sexuelle au rang de principale forme de traite des êtres humains ».

D’après ces citations, nous pouvons conclure que près du tiers de toutes les victimes de traite dans le monde sont des enfants, que près de la moitié de toutes les victimes de la traite sont des hommes et des garçons, que la majorité des victimes de la traite sont des femmes et des petites filles, et que dans certains pays, la traite pour l’exploitation de la main-d’œuvre devient plus courante que l’exploitation sexuelle.

Cependant, aucune de ces informations n’est vraie. Ou, plus exactement, nous ne savons pas si elles sont vraies. Pourquoi ? Parce qu’elles se rapportent toutes à la composition du sous-groupe de cas de traite et de victimes de traite qui sont portés à l’attention des autorités ou d’autres fournisseurs de services. Elles ne tiennent pas compte de toutes les victimes de traite qui n’ont pas été identifiées.

Même si nous essayons de comprendre les proportions de petites filles, de garçons, de femmes et d’hommes parmi les victimes de la traite, ce sous-groupe de victimes identifié n’est pas un échantillon représentatif. Il s’agit du type de personnes et des formes de traite que les autorités et les ONG sont le plus susceptibles d’identifier et de considérer comme vulnérables à la traite.

En Europe, une proportion supérieure de femmes victimes de la traite pour l’exploitation sexuelle est identifié ; en Afrique Sub-saharienne, c’est une majorité d’enfants victimes de la traite pour l’exploitation de main-d’œuvre qui est identifiée. Cela signifie-t-il qu’il s’agit des formes de traite et des profils de victimes présentant l’incidence la plus importante dans ces régions respectives ? Ou cela indique-t-il que les autorités européennes et les ONG concentrent leurs efforts de lutte contre la traite sur les femmes exploitées sexuellement, et les autorités et ONG de l’Afrique subsaharienne sur l’exploitation du travail des enfants ?

Les « données concrètes » et les statistiques sur la traite, même si elles sont systématiquement recueillies, fiables, interopérables et entièrement comparables, se rapportent à la réaction de lutte contre la traite d’une juridiction ou région en particulier, et non à la prévalence du phénomène de traite.

Le briefing EPRS a indiqué aux états ci-dessus que la « traite des êtres humains […] augmente en raison d’une mobilité accrue, du développement des nouvelles technologies et de risques généralement faibles, avec de forts bénéfices à la clé ». Selon le Conseil de l’Europe, « la traite pour l’exploitation de la main-d’œuvre augmente en Europe ». La traite des êtres humains est-elle réellement en hausse ?

Nous n’en sommes pas certains. Si nous observons toutes les statistiques prometteuses sur le développement humain au niveau international, il semble improbable que l’exploitation augmente au lieu de diminuer. Mais, en dehors de cette hypothèse de sens commun, je ne m’aventurerais pas à apporter une réponse plus précise à cette question.

Nous devons être honnêtes quant à nos connaissances et nos ignorances, et résister à la tentation de susciter l’intérêt des acteurs politiques, des médias et du public en général envers les « données concrètes ».

L’adoption de législations et de politiques qui définissent, criminalisent et combattent la traite, depuis l’entrée en vigueur du Protocole des Nations unies relatif à la traite des êtres humains de 2003, augmente à n’en pas douter. Curieusement, l’augmentation des législations anti-traite a été perçue comme une augmentation de la traite.

On tente actuellement de mesurer le « chiffre noir » de la traite des êtres humains. Les organisations internationales et les fondations s’efforcent notamment d’utiliser des bases de données existantes et des méthodologies d’enquête pour estimer les chiffres, comme l’Initiative de données sur l’esclavage moderne (Data Initiative on Modern Slavery), l’Évaluation de l’étendue de la traite dans l’UE (Assessment of the Extent of Trafficking in the EU), les Estimations internationales de l’esclavage moderne (Global Estimates of Modern Slavery) et l’Index d’esclavage international 2016 (Global Slavery Index 2016), ainsi que plusieurs estimations de systèmes qui utilisent des listes de personnes identifiées comme victimes de la traite au niveau national.

En raison de la différence entre les cas de traite officiellement identifiés et la prévalence réelle, en plus de la tendance des différents acteurs à brouiller l’identification avec la prévalence, mes prochains articles mettront l’accent sur l’importance centrale de la recherche qualitative concernant la traite.

Je défendrai la primauté des recherches qualitatives pour essayer de comprendre le phénomène de traite et d’exploitation, au lieu d’accorder trop d’importance aux données quantitatives. Je partagerai les conclusion des recherches qualitatives que mes collègues et moi avons menées à l’International Centre for Migration Policy Development et examinerai les implications de ces conclusions pour éviter la traite et l’exploitation.

Cette plateforme a le potentiel de contribuer fortement à une compréhension plus précise de la traite et de l’exploitation. Ce premier article est avant tout un appel à l’honnêteté et à l’humilité, ainsi qu’un engagement visant à améliorer la base de connaissances, afin d’éviter cette violation des droits de l’homme. Nous devons être honnêtes quant à nos connaissances et nos ignorances, et résister à la tentation de susciter l’intérêt des acteurs politiques, des médias et du public en général envers les « données concrètes ».

Claire Healy est responsable de recherche pour le programme de lutte contre la traite (Anti-Trafficking Programme) de l’ICMPD (suivez-nous sur Twitter ) et auteure de Targeting Vulnerabilities: The Impact of the Syrian War and Refugee Situation on Trafficking in Persons.

Cet article a été préparé par Claire Healy, en tant que contribution à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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