La certification éthique n’éradique pas le travail forcé

18 octobre 2018
Innovation en Recherche

Genevieve LeBaron  | Professeur de politique à l'Université de Sheffield

Acheter des produits certifiés éthiquement nous rassure sur nos achats, mais quelles sont les preuves de la réelle efficacité de ces certifications ? Une après-midi d’il y a quelques années, j’étais perplexe alors que je contemplais des sachets de thé disposés sur un rayon d’une épicerie. Les travailleurs des chaînes d’approvisionnement certifiées éthiquement vivent-ils vraiment mieux ? Fatiguée d’hésiter entre des sachets de thé onéreux ornés de petites grenouilles et de logos du commerce équitable et des sachets de thé moins chers non certifiés et d’apparence ordinaire, j’ai décidé d’y voir de plus près.

En 2016, j’ai entamé un projet de recherche pour enquêter sur les conditions de travail dans les chaînes d’approvisionnement agricole mondiales, en m’intéressant particulièrement aux modes par lesquels le commerce du thé et du cacao génère de l’argent à partir du travail forcé. Le projet est financé par l’Economic and Social Research Council (Conseil de la recherche économique et sociale) du Royaume-Uni et basé à l’Université de Sheffield. Une question clé que je me suis posée en abordant le projet a été de savoir si et dans quelle mesure les programmes de certification éthique tels que Fairtrade et Rainforest Alliance permettent de créer des lieux de travail exempts d’exploitation y compris par le travail forcé.

Cueillette des feuilles de thé. Unsplash/Photo par 蔡 嘉宇

Pour le savoir, j’ai consacré deux ans à diriger une équipe internationale de chercheurs afin de cartographier les chaînes d’approvisionnement du cacao et du thé et de mesurer et comparer les conditions de travail en bas de ces chaînes dans les plantations. Comme il existe peu de données fiables sur le travail forcé, et encore moins sur les entreprises souvent petites et informelles qui en retirent de l’argent, nous avons dû partir de zéro. Nous avons procédé à des entretiens détaillés auprès de 61 travailleurs du thé en Inde et 60 travailleurs du cacao au Ghana, à une enquête auprès de 536 travailleurs du thé dans 22 plantations de thé en Inde et à une enquête auprès de 497 travailleurs du cacao dans 74 communautés productrices de cacao au Ghana. Nous sommes ensuite remontés vers le haut de la chaîne d’approvisionnement et avons interrogé des propriétaires de plantation de thé, des négociants de cacao, des organismes de certification et autres, jusqu’aux corporations multinationales situées au sommet de la chaîne. Au total, nous avons procédé à 121 entretiens auprès d’entreprises, de gouvernements et d’experts.

Parce que je voulais connaître l’impact des certifications éthiques sur les conditions de travail, j’ai inclus dans l’étude des plantations de thé ayant été certifiées éthiquement par Rainforest Alliance, Fairtrade, ETP et Trustea. J’ai également inclus les producteurs de cacao membres d’une coopérative certifiée éthiquement par Fairtrade et UTZ.  Ces programmes de certification sont les programmes principaux et les plus répandus dans les secteurs abordés par notre étude.

Nous avons découvert que les abus au travail sont répandus à la base des chaînes logistiques du thé et du cacao. Chacun des 1 153 travails de notre étude a subi une forme d’abus, y compris les insultes verbales, les menaces de violence, la servitude pour dettes, la fourniture insuffisante des biens et services légalement requis, l’obligation comme condition d’emploi de travailler sans être payé, ainsi que le sous-paiement ou la retenue des salaires.

Dans les plantations de thé, les travailleurs vivent sur place et dépendent de leur employeur pour disposer de nourriture, de soins médicaux, d’un logement et de sanitaires, que les employeurs sont légalement tenus de fournir. Pourtant, nous avons constaté que les entreprises cherchent systématiquement à accroître les profits en privant les travailleurs des nécessités de base : 47 % des travailleurs du thé de notre étude n’ont pas accès à l’eau potable et 26 % n’ont pas accès à des toilettes. Un plus petit nombre de travailleurs ont également signalé avoir subi des violences physiques et sexuelles de la part de leur employeur.

Dans l’industrie du cacao, les travailleurs sont souvent réduits à un état de servitude pour dettes et contraint de travailler sans être rémunérés. Par exemple, des travailleurs ont signalé avoir été contraints de travailler sur les terres agricoles de leur employeur pendant des périodes de trois mois sans être rémunérés. Refuser leur aurait coûté leur emploi ou une amende avec retenue de cet argent sur leur salaire. Plusieurs expliquent qu’en raison de toutes les amendes et retenues faites par leur employeur, il ne retirent en réalité aucun argent de leur travail.

Dans l’industrie du thé, à pratiquement chaque indicateur utilisé pour mesurer les normes de travail, les plantations certifiées ont des résultats à peu près identiques, voire pires, que les plantations non certifiées.

Notre recherche révèle que les personnes qui fabriquent les barres de chocolat que nous mangeons et le thé que nous buvons gagnent beaucoup moins que ce dont elles ont besoin pour survivre. Selon la Banque mondiale, le seuil de pauvreté dans les pays à revenu moyen inférieur tels que le Ghana et l’Inde est de 3,20 $ par jour. Le salaire minimum vital (salaire requis afin de se procurer les produits de base nécessaires pour vivre) est d’environ 9,25 $ en Inde et d’environ 10 $ au Ghana. En comparaison, les travailleurs du thé à Assam (Inde) sont payés en moyenne 2,15 $ par jour, et les employeurs s’octroient la moitié de cette somme sous la forme de « déductions » pour des produits tels que l’électricité qui ne sont pas forcément fournis. Notre étude révèle que les travailleurs du thé gagnent 25 % du montant du seuil de pauvreté et les travailleurs du cacao environ 30 %.

Le résultat le plus choquant de notre étude toutefois n’est pas que les abus et l’exploitation au travail sont aussi répandus dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est de constater à quel point les plantations certifiées éthiquement et celles qui ne le sont pas présentent des tendances similaires dans les abus et l’exploitation au travail. Les programmes de certification éthique en question dans notre étude définissent des normes sur les droits, la santé et la sécurité des travailleurs, leur endettement, leurs salaires, ainsi que les services de base que les employeurs sont tenus de fournir. Cependant, nous relevons que les employeurs enfreignent ou ignorent régulièrement ces normes.

Dans l’industrie du thé, à pratiquement chaque indicateur utilisé pour mesurer les normes de travail, les plantations certifiées ont des résultats à peu près identiques, voire pires, que les plantations non certifiées. Par exemple, 17 % des travailleurs du thé dans les plantations certifiées ont vu leur salaire retenu par leur employeur, contre 12 % dans les plantations non certifiées. Certains des cas les plus sérieux de violence physique et verbale que nous ont signalés des travailleurs se sont produits dans des plantations certifiées éthiquement. En bref, notre étude indique que la certification éthique ne garantit en aucun cas des lieux de travail sans abus ni exploitation.

Le projet a mis fin aux doutes que j’avais dans l’épicerie. Mais il m’a laissée encore plus préoccupée par ces grenouilles et ces logos du commerce équitable. De nombreux consommateurs pensent que ceux-ci garantissent une meilleure vie aux personnes qui fabriquent ces produits, mais ce n’est simplement pas le cas.

Genevieve LeBaron est professeur de politique à l’Université de Sheffield et co-présidente du groupe de travail sur l’esclavage moderne de l’Université de Yale. Suivez-la sur Twitter : @glebaron. Découvrez-en plus sur ses recherches : globalbusinessofforcedlabour.ac.uk

Cet article a été préparé par Genevieve LeBaron en tant que contributeur à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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