Pourquoi le Nigéria est-il une plaque tournante de la traite des êtres humains ?

11 octobre 2018
Innovation en Recherche

Rune Henriksen  | Directeur adjoint du Rhipto - Centre norvégien d'analyses mondiales
Sasha Jesperson  | Directrice du département des défis transnationaux chez Aktis Strategy

Le Nigéria est un pays source clé de la traite des êtres humains pour l’exploitation sexuelle. Le pays est largement considéré comme un foyer du trafic sexuel exercé par le crime organisé, lui-même stimulé par les success stories de certains ayant migré vers l’Europe et par l’esprit d’entreprenariat de certains individus au Nigéria disposés à profiter de l’exploitation. Benin City, située à l’Est de Lagos, est devenue la plaque tournante du recrutement des femmes devant être transportées vers l’Europe dans le cadre du trafic.

Bien qu’il soit difficile d’accéder à des chiffres fiables, l’Organisation internationale pour les migrations estime que 80 % des femmes et des filles nigérianes qui arrivent en Italie via la Méditerranée sont victimes d’un trafic visant l’exploitation sexuelle. Ces chiffres ont culminé en 2016, où 11 009 femmes et 3 040 enfants non accompagnés ont atteint les côtes italiennes depuis le Nigéria. Et l’Agence nationale pour l’interdiction de la traite d’êtres humains et autres questions connexes (NAPTIP) signale qu’environ un million de personnes, dont la majorité sont des femmes et des enfants, sont victimes de la traite chaque année au Nigéria.

Mais la traite des êtres humains au Nigéria va au-delà du trafic sexuel en Europe. Boko Haram, le groupe insurgé djihadiste affilié à l’État islamique, exerce la traite des garçons, qu’il utilise comme soldats ou porteurs, et a kidnappés de jeunes filles, généralement chrétiennes, pour les convertir à l’Islam et les contraindre à épouser ses membres. Les femmes et les filles déplacées par l’insurrection de Boko Haram dans le nord-est sont également plus exposées à l’exploitation sexuelle et à la traite.

La servitude domestique ou le travail forcé ou dans des conditions d’exploitation dans les plantations, dans les usines de briques ou dans l’industrie de la pêche sont courants, à la fois au Nigéria et à travers l’ouest de l’Afrique. Toutefois, c’est la traite des femmes nigérianes vers l’Europe qui fait l’objet de la plus grande attention, bien qu’en 2016 la NAPTIP signale que seulement 2 % des femmes victimes de la traite sont transportées vers l’étranger. Cette attention accrue s’explique, en partie, par le fait que la prostitution de rue en Europe est plus visible.

Les femmes nigérianes sont transportées vers l’Europe essentiellement pour la servitude domestique et la prostitution. La source principale de femmes victimes du trafic sexuel est Edo State dans le sud du Nigéria, et la destination principale est l’Italie, où l’on compte en 2003 au moins 10 000 prostituées nigérianes. Le trafic s’étant étendu, les destinations englobent également la France, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Scandinavie et même la Russie.

Les changements dans le contexte régional, de l’amélioration de la sécurité frontalière à l’aéroport de Lagos à l’absence de gouvernement en Lybie, ont eu un impact sur la manière dont les réseaux criminels exercent leurs trafics. Au début des années 2000, le trafic était beaucoup plus organisé, avec les réseaux criminels déplaçant les femmes et les filles de l’aéroport de Lagos vers l’Europe, et identifiant et exploitant les lacunes au niveau de l’immigration, ce qui nécessitait des méthodes plus sophistiquées. Toutefois, avec l’ouverture de la route terrestre passant par la Lybie, les réseaux de trafiquants se sont de plus en plus organisés en cellules – au lieu d’utiliser une structure mafieuse hiérarchique. Les obstacles pour devenir trafiquant ou passeur sont également beaucoup moins difficiles ; un téléphone et un réseau de confiance sont suffisants pour constituer un nœud le long de l’itinéraire de trafic, et chaque nœud opère de manière quasiment autonome.

Lagos, Nigeria

Lagos, Nigéria. Unsplash/Joshua Oluwagbemiga

La route terrestre partant du Nigéria est devenue l’itinéraire principal des migrants comme des victimes du trafic. En raison de l’accord sur la libre circulation décrété par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), transporter des personnes à travers la région est relativement simple, les transporteurs et les maisons de liaison suivant la route vers la Lybie. Pour faire face au problème croissant, une législation contre le passage de clandestins a été introduite au Niger en 2015 pour criminaliser la circulation des personnes se déplaçant de points situés au nord de la ville d’Agadez vers la frontière libyenne. De ce fait, de nombreux transporteurs ont perdu leurs moyens d’existence, tandis qu’un plus grand nombre d’opérations clandestines et risquées continuent à déplacer des personnes vers la frontière, avec moins d’égards pour leur sécurité.

La crise libyenne a initialement « ouvert la route », mais les combats opposant différentes milices ont fait de la Lybie une partie du voyage vers l’Europe de plus en plus dangereuse et sujette à l’exploitation. Un accord conclu au Nigéria à propos du coût et des conditions du voyage devient caduc une fois la frontière franchie. Les femmes et les filles sont introduites par chaque nœud dans le réseau puis doivent travailler, généralement en tant que prostituées, pour rembourser ce coût et couvrir leurs dépenses tout en étant logées chez un « facilitateur ». La durée du séjour en Lybie s’est également prolongée, en particulier car il est devenu plus difficile de traverser la Méditerranée, laissant les femmes et les filles encore plus vulnérables à l’exploitation.

Le déplacement de femmes et de filles depuis le Nigéria met l’accent sur la frontière floue existant entre le trafic et le passage de clandestins, car bon nombre de victimes croient voyager pour un emploi légitime ou la poursuite des études. D’autres, souvent sous la pression de leur famille ou de leur communauté, voyagent de leur plein gré pour se lancer dans la prostitution, car elles peuvent gagner plus d’argent qu’au Nigéria. Dans les deux cas, les femmes et les filles sont exploitées, contraintes de rembourser des sommes considérables pour couvrir leur transport, et ne reçoivent qu’une faible partie de l’argent qu’elles gagnent. Les maquerelles qui favorisent cette exploitation sont toutes d’anciennes prostituées ayant été transportées du Nigéria, et l’objectif d’un grand nombre de femmes et de filles est de devenir elles-mêmes maquerelles.

Le trafic sexuel des femmes nigérianes est, dans sa plus simple expression, une opportunité économique. Pour les observateurs autour du monde, la traite des femmes et des filles est abominable, essentiellement parce qu’il ne s’agit pas d’objets mais d’êtres humains. Mais pour la communauté dont proviennent ces femmes et ces filles, il s’agit de commerce et d’opportunités de promotion sociale, même en ayant connaissance des épreuves auxquelles ces personnes peuvent s’attendre.

Parce que les femmes et les filles victimes du trafic, ainsi que leurs familles et leurs communautés, pensent avoir des intérêts dans l’industrie, que ce soit par les transferts de fonds ou dans l’espoir de devenir un jour une maquerelle et pouvoir profiter de l’exploitation d’autrui, elles sont réticentes à communiquer aux autorités des détails sur leurs trafiquants ou leurs exploiteurs et il est donc beaucoup plus difficile de lutter contre ces derniers.

Rune Henriksen est directeur adjoint de Rhipto – Centre norvégien d’analyses mondiales.

Cet article a été préparé par le Dr. Rune Henriksen et Sasha Jesperson qui contribuent à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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