Utilisation de la méthode MSE pour mesurer l’esclavage moderne dans les pays développés

4 octobre 2018
Innovation en Recherche

Davina Durgana  | Senior Statistician, Walk Free Foundation
Jacqueline Joudo Larsen  | Criminologist and Head of Research, Walk Free Foundation

En septembre 2017, la Walk Free Foundation (WFF) et l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ont fait paraître le rapport Global Estimates of Modern Slavery, qui présente des estimations chiffrées de l’esclavage moderne dans le monde. Le rapport concluait qu’en 2016, 40,3 millions de personnes se trouvaient quotidiennement dans une forme quelconque d’esclavage des temps modernes. Ce rapport totalement inédit marqua l’accomplissement de plusieurs années de travail, et notamment de sondages menés auprès de plus de 71 000 personnes rencontrées en face à face dans 48 pays via le Gallup World Poll. Si ce premier effort collaboratif visant à mesurer l’esclavage moderne représente un jalon important, il n’est reste pas moins d’importantes marges de progression à réaliser par les gouvernements nationaux pour améliorer les estimations à l’échelle internationale, notamment au sein des pays développés.

Le programme de recherche réalisé à l’échelle de la nation soutenant les estimations concernant l’esclavage moderne dans le monde a produit des informations transformatives sur la prévalence de l’esclavage moderne. Toutefois, les sondages ne sont pas la méthode de mesure la plus adaptée dans tous les pays. Pour que les données du sondage soient utilisées dans le rapport, deux conditions devaient remplies : le sondage devait être réalisé en face à face ainsi que dans des pays où la prévalence est supposée élevée et où l’on peut raisonnablement espérer trouver des cas d’esclavage moderne au sein d’un échantillon aléatoire de la population.

Les sondages ne sont pas la méthode de mesure la plus adaptée ou la plus efficace pour mesurer l’étendue de l’esclavage moderne dans les pays les plus développés. Mais ces dernières années, l’utilisation de la méthode d’estimation de systèmes multiples (MSE) a été favorisée comme solution à la difficulté de mesurer efficacement la prévalence de l’esclavage moderne dans les pays développés.

MSE est une technique statistique qui compare des listes de victimes concurrentes et identifiables généralement en possession des agences gouvernementales nationales afin de produire des estimations de prévalence de l’esclavage moderne. MSE s’appuie sur la méthode classique de capture-recapture qui, selon un dictionnaire d’épidémiologie, permet d’« estimer la taille d’une population cible ou d’un sous-ensemble de cette population dont les données, vraisemblablement incomplètes, recoupent en partie celles de cette population cible ». Malgré les limites de cette méthode, l’utilisation de plusieurs listes de données relatives aux victimes nous permet d’estimer la population totale des victimes de l’esclavage d’après la fréquence d’apparition de certaines personnes sur une ou plusieurs listes au cours d’une période donnée.

Pilotée par Kevin Bales, Bernard Silverman et Olivia Hesketh en 2015 au Royaume-Uni, cette technique a été répliquée par Jan van Dijk et Peter G. M. van der Heijden en 2016 afin d’estimer le nombre de victimes présumées de la traite d’êtres humains aux Pays-Bas. Cette procédure a ensuite été affinée, en partenariat avec les Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), de sorte d’inclure les informations relatives au genre (homme, femme), au type d’exploitation (sexe, travail, etc.), à la nationalité (étrangère ou domestique) et à l’âge des victimes présumées de la traite en 2017. Par la suite, dans le cadre d’un partenariat pionnier entre la Walk Free Foundation et l’ONUDC, la méthode MSE a été utilisée avec succès pour estimer le nombre de victimes présumées de la traite d’êtres humains en Roumanie, en Serbie et en Irlande. Les conclusions de ce rapport seront connues rapidement. La fondation WFF travaille également avec l’Organisation internationale pour les migrants (OIM) pour produire des estimations MSE.

MSE est une technique statistique qui compare des listes de victimes concurrentes et identifiables généralement en possession des agences gouvernementales nationales afin de produire des estimations de prévalence de l’esclavage moderne.

Mesurer l’esclavage moderne dans les pays développés par estimation de systèmes multiples (MSE) offre une opportunité exceptionnelle de participer activement à l’estimation de la prévalence à l’échelle nationale. L’utilisation de la méthode MSE offre également une nouvelle approche de défense qui engage les gouvernements nationaux qui ont les capacités et l’infrastructure de données existantes pour prioriser l’importance de ce travail.

Lorsqu’un programme MSE coordonné à l’échelle nationale rencontre des obstacles importants de nature administrative, politique ou autre, différentes solutions peuvent être envisagées. Par exemple, alors que les États-Unis n’ont pas encore produit d’estimation nationale de l’esclavage moderne, la méthode MSE est en voie d’adoption par certaines villes et certains États. Les chercheurs ont effectivement mesuré le nombre de victimes de l’esclavage moderne à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, à l’aide de la méthode MSE, bien que cette recherche n’ait pas encore été publiée et que les chercheurs et autres parties prenantes de plusieurs autres États comme la Géorgie, le Texas et le Maryland s’interrogent sur la mise en œuvre de cette technique au niveau de l’État.

La méthode MSE a également été employée avec succès au Royaume-Uni en 2014, puis affinée et employée à nouveau aux Pays-Bas en 2016. Cette technique affinée a permis de saisir des informations démographiques sur les populations victimes qui fournissent des sous-estimations plus détaillées à partir de ces données administratives. Ces informations alignent les programmes MSE actuels sur l’objectif de développement durable 16.2 : mettre fin à l’abus, à l’exploitation, à la traite, à la torture et à toutes formes de violence contre les enfants, et en particulier sur l’indicateur 16.2.2 qui demande des informations sur « le nombre des victimes de la traite d’êtres humains par groupe de 100 000 personnes, par sexe, âge et forme d’exploitation ».

Aujourd’hui, des programmes MSE ont commencé à intégrer ces informations démographiques importantes pour des estimations de sous-populations victimes. Ces estimations plus détaillées permettront aux communautés politiques de chacun de ces pays de mieux adapter leurs programmes d’intervention en faveur des victimes et d’enquêter de manière plus approfondie sur les populations connues qui ne semblent pas être capturées aussi bien par les données gouvernementales afin de favoriser une plus grande efficacité de détection.

Dans l’ensemble, ce programme a atteint plusieurs objectifs ambitieux :

  • améliorer l’estimation de l’esclavage moderne dans les pays développés ;
  • obtenir le soutien et les moyens des gouvernements nationaux pour utiliser leurs propres données existantes pour ces estimations ;
  • démontrer la rentabilité, la faisabilité et le respect de la protection des données sur les victimes avec la méthode MSE.

Toutefois, comme avec n’importe quelle technique statistique appliquée, des améliorations peuvent toujours être apportées. En tant que collectif, les spécialistes techniques de la lutte contre la traite doivent prendre en compte certains de nos premiers succès avec la méthode MSE et discuter franchement des modalités d’opérationnalisation et d’ajustement de cette méthode pour qu’elle permette de refléter la réalité de la prévalence de l’esclavage dans les pays développés. Parfois, les données gouvernementales présentent des écarts qui doivent être pris en compte. Par exemple, les gouvernements nationaux ne seront sans doute pas en mesure de collecter des données sur des crimes qui n’ont pas de correspondances dans leurs codes juridiques, comme le mariage forcé. Comme le savent la plupart des statisticiens appliqués, il existe plusieurs manières de développer et d’affiner des modèles, notamment lorsqu’ils sont basés sur des problèmes et des applications concrètes, et tout autant de solutions aux obstacles rencontrés.

Dr. Davina Durgana est une statisticienne senior à la Walk Free Foundation.

Jacqueline Joudo Larsen est criminologue et responsable de la recherche à la Walk Free Foundation.

Cet article a été préparé par le Dr. Davina Durgana et Jacqueline Joudo Larsen qui contribuent à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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