Le rôle des relations hommes-femmes dans la lutte contre le travail forcé au sein des chaînes d’approvisionnement

13 novembre 2018
Innovation en Recherche

Genevieve LeBaron  | Professeur de politique à l'Université de Sheffield
Ellie Gore  | Stagiaire postdoctoral, Université de Sheffield

Les femmes et les filles sont vulnérables au travail forcé de manière disproportionnée, mais le rôle et l’importance des relations hommes-femmes dans le façonnement des dynamiques et des tendances du travail forcé ont été largement négligés. En 2017, l’Organisation Internationale du Travail a estimé que les femmes et les filles représentent 58 % des victimes du travail forcé dans l’économie privée, l’industrie commerciale du sexe étant exclue. Bien que la recherche sur le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement mentionne souvent au passage le sexe des victimes, les analyses sérieuses et soutenues des relations hommes-femmes tendent à se limiter aux industries « féminisées » telles que le travail domestique et l’industrie du sexe.

Notre recherche récente sur le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales du cacao suggère que comprendre les relations hommes-femmes est essentiel pour comprendre le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement et documenter des solutions politiques à ce problème. À partir d’études de cas de l’industrie du cacao au Ghana et de l’industrie du thé en Inde, notre étude a mené une recherche approfondie sur les tendances de l’exploitation par le travail dans ces chaînes d’approvisionnement, y compris 120 entretiens avec des travailleurs du thé et du cacao, une enquête sur plus de 1 000 travailleurs dans les deux industries et plus de 100 entretiens avec des acteurs commerciaux et gouvernementaux.

Ramassage de fèves de cacao à la main. Unsplash/Etty Fidele

Comme expliqué plus en détail dans le Final Report du projet, on constate qu’il existe trois tendances clés dans l’exploitation par le travail des travailleurs du cacao au Ghana : le sous-paiement et le non-paiement des salaires ; l’obligation comme condition d’emploi de travailler sans être payé et contre sa volonté ; le prêt d’argent aux travailleurs et la pratique de taux d’intérêts élevés sur les prêts. Ces formes d’exploitation sont étonnamment répandues : 23 % des travailleurs du cacao de notre étude ont travaillé sans être payés, 60 % se sont endettés et 55 % n’ont pas d’économies. Les travailleurs ont également signalé avoir subi de la part de leur employeur des violences physiques et sexuelles, des violences verbales et des menaces de violence, ainsi qu’une privation de nourriture. Ces conditions rendent les travailleurs du cacao très vulnérables au travail forcé, que plusieurs travailleurs de notre étude ont subi.

Bien que la production de cacao au Ghana relève de petits exploitants et est traditionnellement perçue comme une « niche masculine », notre recherche révèle que les femmes sont également très impliquées dans la culture du cacao. Bien que l’exploitation dont les travailleurs hommes et femmes du cacao est souvent similaire, l’exploitation des travailleurs femmes est aggravée par l’inégalité des rapports hommes-femmes et des normes. Trois tendances aident à comprendre ce phénomène.

Premièrement, on constate que les travailleurs femmes du cacao sont moins payées que les travailleurs hommes. Tous les travailleurs du cacao ont un revenu extrêmement bas (en moyenne, un peu plus de 5 GHS ou 1,04 $ par jour), mais notre étude indique que les travailleurs femmes du cacao gagnent encore moins que leurs homologues masculins. Par exemple, les femmes effectuant des tâches d’entretien dans des plantations de cacao gagnent en moyenne 4,41 GHS par jour, soit 0,92 $. En comparaison, les hommes effectuant les mêmes tâches gagnent en moyenne 6,45 GHS par jour, soit 1,35 $. Les raisons expliquant l’infériorité des revenus des femmes sont complexes et présentent plusieurs aspects. Par exemple, les femmes sont concentrées dans des activités de production de cacao moins bien rémunérées ; elles sont payées par l’intermédiaire de membres hommes de leur famille, qui prélèvent souvent une part ; et les employeurs émettent des suppositions patriarcales selon lesquelles les travailleurs femmes seront moins compétentes dans leur travail que les hommes.

Deuxièmement, on constate que les travailleurs femmes du cacao peuvent être en particulier facilement flouées par leur employeur, surtout si ce sont des migrantes. Les travailleurs migrants femmes présentent une vulnérabilité disproportionnée au sous-paiement et au non-paiement de salaire corrélée étroitement avec les expériences de travail forcé, y compris de servitude pour dettes, dans notre étude. Les raisons de ces formes de vulnérabilité sont complexes, et les employeurs pensent, à juste titre, qu’ils s’en tireront plus facilement en maltraitant des travailleurs migrants femmes que des travailleurs hommes ou non migrants. Interrogées sur leur réaction face à ces formes de pratiques injustes, les travailleurs femmes répondent qu’elles ne font généralement rien, car leur position de femme et de migrant les rend effectivement impuissantes pour lutter contre les pratiques abusives de leur employeur.

Troisièmement, on constate que les inégalités liées au sexe dans les ménages ont un impact sur l’expérience des femmes dans l’industrie du cacao. Puisque les femmes exécutent souvent du « travail familial », c’est-à-dire aux côtés de membres hommes de leur famille embauchés directement par l’employeur, elles dépendent des travailleurs hommes pour obtenir leur part de salaire ou de la récolte. De ce fait, les travailleurs femmes du cacao ne reçoivent pas toujours une part équitable des gains de leur concubin ou membre homme de la famille. De plus, à cause de leurs responsabilités ménagères, qui incluent plus d’activités liées à la subsistence (par exemple, aller chercher de l’eau ou désherber ou s’occuper d’autres récoltes dans la plantation), les femmes ont moins de temps à consacrer à un travail productif rémunéré dans le cacao. Ces dynamiques agissent comme de fortes contraintes sur le potentiel de profit des femmes et augmentent leur vulnérabilité à l’exploitation et à la maltraitance.

Nos conclusions suggèrent que les expériences et la vulnérabilité des travailleurs femmes par rapport à l’exploitation et au travail forcé ne peuvent pas être comprises séparément des rapports hommes-femmes dans leur ensemble en jeux dans l’agriculture ni du contexte local. Les recherches futures sur le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement doivent prêter attention non seulement à la dynamique sur un site de travail donné, mais aussi à la dynamique et aux inégalités dans le rapport hommes-femmes au sein des ménages et des communautés, car celles-ci peuvent avoir un impact sur les tendances du travail forcé. Comprendre les relations hommes-femmes est essentiel pour apporter des solutions au travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement. Si les dynamiques liées aux inégalités dans le rapport hommes-femmes constituent une cause racine de la vulnérabilité face au travail forcé, alors celles-ci doivent être traitées par des cadres de politique et des solutions.

Genevieve LeBaron est professeur de politique à l’Université de Sheffield et co-présidente du groupe de travail sur l’esclavage moderne de l’Université de Yale. Suivez-la sur Twitter : @glebaron. Découvrez-en plus sur ses recherches : globalbusinessofforcedlabour.ac.uk

Ellie Gore est associé de recherche post-doctorale à l’Université de Sheffield. Suivez-la sur Twitter : @ellie_gore

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