Liens entre traite, conflit et déplacement de population en Syrie et dans les régions alentour

6 décembre 2018

Claire Healy  | Chargée de recherche, Centre international pour le développement des politiques migratoires

Depuis 2011, le conflit syrien et la violence engendrée ont causé la mort de plus de 400 000 individus, de nombreuses blessures et destructions, des violations des droits de l’homme, ainsi qu’une crise complexe liée au déplacement de la population. À la fin de l’année 2018, plus de 5,5 millions de réfugiés syriens enregistrés vivent en Turquie, au Liban, en Jordanie et en Iraq. Plus d’un million de Syriens se sont réfugiés dans les pays d’Afrique du Nord, de l’Union européenne et d’ailleurs. De plus, plus de 6,5 millions de Syriens se sont déplacés à l’intérieur de leur propre pays. Tous les Syriens et les apatrides ayant fui la Syrie, ainsi que les personnes déplacées dans leur pays, ne sont pas enregistrés. Les chiffres exacts sont donc bien plus élevés. Quel est donc l’impact du conflit et du déplacement de la population en Syrie sur la traite des êtres humains ?

L’ICMPD a conduit l’étude Targeting Vulnerabilities afin de répondre à cette question. Le Centre a ainsi également pu contribuer à combler le manque de connaissances relatives à la traite, au conflit et au déplacement de la population, avec une attention particulière portée sur la Syrie. La méthodologie utilisée a permis de documenter de nombreux aspects de l’impact du conflit et du déplacement de la population sur la traite, ainsi que les facteurs de vulnérabilité relatifs à ce fléau. Nous pouvons tirer d’importantes conclusions, certaines spécifiques à ce conflit particulier et à la crise du déplacement de la population, d’autres d’ordre général.

L’étude a permis de découvrir que l’exploitation et la traite des êtres humains sont souvent liés à l’incapacité de ces derniers à subvenir à leurs besoins élémentaires. Ces faits sont exacerbés par des complications relatives au statut juridique du résident et à l’autorisation légale de travailler dans les pays d’accueil. Alors qu’une part du trafic est commise par des réseaux criminels hautement organisés, la catégorie d’exploitation la plus courante se situe à un niveau moins élevé, en lien avec des pères, des mères, des maris, la famille étendue, les connaissances et le voisinage. Un contexte de vulnérabilité général implique souvent la présence de facteurs laissant des familles dénuées d’alternatives de survie viables autres que des situations s’apparentant à de l’exploitation et du trafic aux yeux de la loi nationale et internationale.

L’étude effectuée par l’ICMPD en 2015 a englobé la Syrie, le Liban, la Jordanie et l’Iraq. Le manque de données statistiques nous a forcés à nous fier à des analyses et méthodes principalement qualitatives. Afin de comprendre les conséquences de la guerre, nous avons défini la décennie précédant l’explosion du conflit en tant que « période de référence ». Nous avons ensuite comparé les résultats des recherches effectuées entre 2011 à 2015, la « période de répercussion ». Ensemble, le conflit et le déplacement de la population ont donc été considérés comme variable dépendante pertinente. Cette approche était inévitablement imparfaite, attribuant de manière rudimentaire au conflit et au déplacement de la population tous les changements des tendances du trafic depuis 2011. Les conséquences de la guerre ayant été catastrophiques et considérables, et les personnes concernées par la recherche étant touchées par le conflit et le déplacement de la population, nous avons estimé que la variable dépendante était, de manière générale, explicative.

Nous avons utilisé une méthodologie interdisciplinaire, appliquant des méthodes provenant de diverses disciplines des sciences sociales, en fonction des éléments nécessaires à la recherche, dont la sociologie, la démographie, l’anthropologie et les sciences politiques. Les chercheurs de cinq pays ont mené une recherche documentaire, prenant en compte la fiabilité relative de différentes sources en fonction de leur provenance : recherche empirique, analyse de données officielles ou autres méthodes.

Nous y avons ajouté des enquêtes de terrain contenant des entretiens avec les principaux informateurs. Ceux-ci ont été sélectionnés en fonction de leur relation avec le sujet de la recherche, ils comprennent des individus travaillant auprès d’organisations internationales, d’autorités locales et nationales de l’État, d’ONG et

organisations humanitaires locales et nationales, des journalistes ou professionnels d’autres médias, des chercheurs, ainsi que divers interlocuteurs reconnus comme sources d’informations pertinentes. Des entretiens semi-directifs ont été effectués, mettant en application le principe de consentement en connaissance de cause et couvrant les sujets principaux de la recherche, en fonction d’un ensemble standard de directives relatives aux entretiens. Cependant, les sujets ont été adaptés à chaque entretien, dépendamment de l’expertise et de l’expérience de l’informateur. Nous ne nous attendions pas forcément à un niveau élevé de compréhension des sujets parmi les informateurs. Nous les avons donc interrogés afin d’obtenir des informations pertinentes, relatives à notre interprétation des définitions élémentaires plutôt qu’à celle des informateurs.

Afin d’aborder les difficultés d’ordre logistique de la conduite d’enquêtes de terrain dans les zones de conflit, nous avons également mené des entretiens par téléphone, Skype, e-mail, ainsi qu’en personne. Les sujets abordés, le mode d’entretien et le niveau d’anonymat nécessaires variaient. L’objectif de ces entretiens n’était pas d’obtenir des informations comparatives et normalisées concernant le comportement des informateurs, mais de collecter autant de renseignements que possible en lien avec l’élément de recherche. Cela nous a permis de mettre un nombre plus important d’informateurs à contribution, ce qui s’est avéré particulièrement crucial dans le cas de la Syrie. En effet, la plupart des personnes interrogées sur place souhaitaient conserver l’anonymat pour assurer leur propre sécurité.

Nous nous sommes largement appuyés sur des recherches axées sur l’observation via une approche inductive. Nous avons laissé les informations du secteur de recherche parler d’elles-mêmes, plutôt que d’imposer des structures et concepts artificiels en appliquant une méthodologie trop rigide. L’enquête de terrain principale ne s’est pas arrêtée avant d’atteindre le seuil théorique de saturation, c’est-à-dire avant de ne plus être en mesure d’obtenir de nouvelles informations pertinentes dans le cadre des entretiens et concertations.

Pour finir, une triangulation a été mise en place afin d’exposer les correspondances, les différences et de comparer les éléments découverts via diverses sources et méthodes. L’objectif de la triangulation est de vérifier la validité des informations, ainsi que d’aborder le sujet de la recherche à travers différentes perspectives. Nous nous sommes également efforcés de trouver des éléments contradictoires, au lieu de simplement chercher à obtenir des informations supplémentaires ne faisant que confirmer celles des sources existantes.

De plus, bien que les projets de recherche publics qualitatifs à destination des responsables politiques ne soient en général pas sujets à des vérifications académiques, un système de vérification par un pair a été conçu et mis en place afin de confirmer la validité de la méthodologie et de l’analyse (et l’impact potentiel de l’étude).

Il existe cependant de mises en garde relatives à la compréhension des découvertes effectuées. La structure méthodologique de la recherche s’est avérée restrictive. Par exemple, la décision de ne pas mener d’entretiens directs avec les individus impactés, à cause des difficultés d’ordre logistique et d’obtention d’un échantillon représentatif. D’autres entraves à l’étude sont liées aux obstacles rencontrés sur le terrain de recherche lui-même. Le conflit en cours en est un bon exemple.

Mener une telle recherche qualitative est fondamental afin d’améliorer l’efficacité de la réponse humanitaire et d’assurer une meilleure protection contre les violations des droits. Cependant, cela n’a que rarement été effectué, en particulier lorsqu’un conflit est encore présent. Les difficultés rencontrées lors des recherches en lien avec un trafic et un conflit, et les exigences relatives à la gestion d’une recherche alors qu’un conflit et un déplacement de population sont en cours ne doivent pas décourager de telles initiatives, car communiquer leurs conclusions aux acteurs politiques est crucial afin d’y apporter une réponse efficace et de protéger les individus vulnérables.

Dre Claire Healy est coordinatrice de recherche pour le programme de lutte contre la traite (Anti-Trafficking Programme) de l’ICMPD (suivez-nous sur Twitter @ICMPD_THB) et auteure de Targeting Vulnerabilities: The Impact of the Syrian War and Refugee Situation on Trafficking in Persons. Elle coordonne actuellement le projet de recherche sur la vulnérabilité et la résilience face à l’exploitation des individus empruntant les routes migratoires terrestres et maritimes en direction de l’UE (STRIVE) qui sera publié en 2019. Depuis 2014, elle travaille également sur des rapports et politiques anti-trafic auprès de la commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)

Cet article a été préparé par Claire Healy en tant que contributrice à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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