Lutter de bas en haut contre l’esclavage moderne dans la chaîne d’approvisionnement

20 décembre 2018
Innovation en Recherche

Genevieve LeBaron  | Professeur de politique à l'Université de Sheffield

Au cours des deux dernières décennies, les débats à propos de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) par rapport aux normes de travail dans les chaînes d’approvisionnement ont porté sur le pouvoir et le potentiel des grandes marques à influencer les fournisseurs. Par le biais d’initiatives volontaires privées telles que les audits sociaux, les programmes de certification éthique et les codes fournisseur de conduite, les grosses corporations multinationales situées au sommet des chaînes d’approvisionnement peuvent utiliser leur influence et leur puissance commerciale pour élever les normes de travail et prévenir les problèmes tels que le travail forcé parmi leurs fournisseurs de niveau 1, qui leur fournissent directement des biens et des services. Ces fournisseurs peuvent alors influencer les normes de travail dans les échelons inférieurs des chaînes d’approvisionnement. C’est du moins ce que veut l’histoire.

C’est un beau récit, mais cette version du RSE demeure un conte de fée. Les travailleurs attendent encore la fin heureuse qui leur a été promise. Il est en effet l’heure de faire face aux faits : le RSE a peu apporté en termes de résultats concrets dans l’amélioration des normes de travail. Comme le suggèrent une quantité croissante de preuves, dans plusieurs domaines sociaux et du monde du travail, il existe des écarts sérieux entre les promesses de la responsabilité sociale des entreprises et les résultats réels. L’un des échecs les plus urgents et problématiques de la RSE verticale est lié à son efficacité limitée dans la lutte contre le travail forcé, qui a tendance à se produire dans des parties externalisées et informelles de la main-d’œuvre et des chaînes d’approvisionnement en produits.  Les études récentes (y compris ma propre étude de l’industrie du travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales du thé et du cacao) ont documenté l’efficacité limitée d’outils tels que les audits sociaux, les programmes de certification éthique et les codes de conduite, démontrant que ces initiatives échouent généralement à perturber les modèles commerciaux du travail forcé. Certains chercheurs se sont même demandés si les initiatives RSE traditionnelles font descendre les pratiques de travail illégales plus profondément dans les niveaux informels parallèles des chaînes d’approvisionnement mondiales, rendant ces pratiques plus difficiles à détecter par les inspecteurs.

Site de construction. Unsplash/Ivan Bandura.

Face à la reconnaissance croissante des lacunes de la RSE traditionnelle dans la lutte contre le travail forcé, les entreprises, les organisations de travailleurs et la société civile sont lancés dans une course pour innover et tester de nouvelles solutions. Ces solutions incluent un éventail d’initiatives visant à incorporer la « voix des travailleurs », de meilleures méthodologies d’audit et des solutions technologiques telles que la blockchain. Les programmes de responsabilité sociale orientés sur les travailleurs sont particulièrement prometteurs, parce qu’ils imposent que les marques couvrent les coûts liés aux normes de travail plus élevées et qu’ils incluent de manière significative les travailleurs dans leur conception et leur mise en œuvre.

Certains chercheurs se sont même demandés si les initiatives RSE traditionnelles font descendre les pratiques de travail illégales plus profondément dans les niveaux informels parallèles des chaînes d’approvisionnement mondiales, rendant ces pratiques plus difficiles à détecter par les inspecteurs.

Avec toutefois l’exception de la responsabilité sociale orientée sur les travailleurs, la plupart des initiatives centralisent encore les grosses corporations multinationales et les marques, ne prenant pas au sérieux les petites entreprises situées en bas des chaînes d’approvisionnement dans les pays en voie de développement. Il s’agit d’une omission étrange car ces entreprises sont précisément les acteurs devant changer leurs pratiques. Comme l’explique mon collègue, le professeur Andrew Crane, « Ce sont exactement ces entrepreneurs et leurs activités qui pourraient être soit les obstacles majeurs à un changement effectif, soit une innovation authentique menant à des pratiques plus responsables. »

Pour cette raison, je collabore à un projet de recherche consistant à savoir si, dans la lutte contre le travail forcé, les initiatives de bas en haut des entreprises situées en bas de la chaîne d’approvisionnement sont des outils plus efficaces que la RSE verticale. Je le fais dans le cadre d’une équipe de chercheurs dirigée par le professeur Andrew Crane de l’École de management de l’Université de Bath. Notre projet est nommé « Combatting Modern Slavery Through Business Leadership at the Bottom of the Supply Chain » et est financé par l’Académie britannique des sciences humaines et sociales et le service du Royaume-Uni pour le fond de développement international dans son programme « Tackling Slavery, Human Trafficking and Child Labour in Modern Business ». Nos collègues sont le professeur Laura Spence de Royal Holloway, Université de Londres, le docteur Michael Bloomfield de l’Université de Bath et le docteur Vivek Soundararajan de l’Université de Birmingham, outre une équipe de recherche locale située en Inde.

Empiriquement, le projet se concentre sur une étude de cas approfondie du secteur de l’habillage à Tamil Nadu en Inde. Le projet comporte trois objectifs principaux :

  • Cartographier systématiquement les acteurs commerciaux et les relations dans les échelons inférieurs de la chaîne d’approvisionnement dans le sud de l’Inde
  • Déterminer les moteurs et les obstacles dans la participation des entreprises locales à des initiatives proactives de lutte contre le travail forcé et
  • Évaluer l’efficacité de ces initiatives dans la lutte contre l’exploitation

Nous espérons que ce projet mettra en lumière les obstacles clés qui, à ce jour, ont paralysé les efforts déployés pour lutter contre le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement. Au vu des difficultés à élever les normes de travail dans les échelons inférieurs souvent mal externalisés et hautement informels des chaînes d’approvisionnement, essayer sérieusement de comprendre les entreprises qui opèrent ici et les tendances de l’exploitation qui les accompagnent nous apparaît comme un domaine d’investigation prometteur. Restez informé, car je ferai un rapport sur notre avancée dans une future colonne ici dans Delta 8.7.

Genevieve LeBaron est professeur de politique à l’Université de Sheffield et co-présidente du groupe de travail sur l’esclavage moderne de l’Université de Yale. Suivez-la sur Twitter : @glebaron. Découvrez-en plus sur ses recherches : globalbusinessofforcedlabour.ac.uk

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