Symposium : Modéliser le risque d’esclavage moderne | une réponse

14 décembre 2018

Jacqueline Joudo Larsen  | Criminologist and Head of Research, Walk Free Foundation
Pablo Diego-Rosell  | Senior Consultant, Gallup

L’estimation de la prévalence de l’esclavage moderne est déterminante pour la compréhension de l’ampleur de ces crimes. Bien qu’à un stade primaire de recherche, les estimations de prévalence sont un facteur essentiel pour susciter l’intérêt des gouvernements et des organismes de financement et galvaniser l’effort. Notre approche en matière d’estimation a été élaborée en tenant compte de ces objectifs majeurs, ainsi que de la nécessité d’une méthode claire et reproductible qui ne sera renforcée que si plus de données sont disponibles.

Les participants à ce symposium ont soulevé plusieurs points importants concernant le modèle de facteur de risque que nous avons présenté, notamment son aptitude à un usage dans des activités de prévision, l’absence de données dans les pays développés, le choix de l’approche bayésienne au détriment de l’inférence fréquentiste, la fiabilité des informations antérieures, l’utilité des données mondiales et le partage de données.

Le professeur Silverman note que le modèle du facteur de risque est une bonne explication, mais soulève des inquiétudes quant à son utilisation dans des activités de prévision. Comme nous l’avons noté, cet effort est tout récent, et les lacunes en matière de données pour les pays développés ont été reconnues. Si un degré de précision supérieur est une priorité dans les itérations futures, nous ne sommes pas d’accord sur le fait que le modèle ne soit d’aucune utilité dans les prévisions actuelles au niveau pays. Dans l’exemple des États-Unis, le fait de savoir que le nombre de victimes pourrait atteindre 4 millions représente une amélioration notable par rapport aux efforts en cours pour estimer la prévalence nationale.

Il reste certes encore à faire pour optimiser la précision du modèle, mais il faut également des sources de données supplémentaires. Nous ne prétendons pas qu’il s’agit du meilleur modèle possible, mais bien du modèle optimal selon les données actuellement disponibles. En fait, la génération d’estimations sur la prévalence de l’esclavage moderne a révélé des lacunes en termes de données disponibles au niveau régional. La Walk Free Foundation continue d’investir dans des études d’envergure nationale, d’optimiser les mesures de vulnérabilité et de rechercher d’autres formes de mesure dans les pays développés grâce à des techniques comme l’estimation de systèmes multiples (MSE), afin d’améliorer notablement les modèles futurs. Parallèlement, l’étude des risques dans des secteurs ou des régions spécifiques apportera une quantité d’informations précieuses à des modèles comme le nôtre.

La décision d’adopter une approche bayésienne au lieu d’une approche fréquentiste a été remise en cause par le Dr Gleason, qui a expliqué que les chercheurs sur le terrain ne jugeraient pas fiables les informations antérieures relatives à l’esclavage moderne. Bien que l’inférence fréquentiste soit plus répandue parmi les spécialistes des sciences sociales, nous avons privilégié une approche bayésienne surtout pour des raisons de calcul. Les données disponibles portent sur des événements rares qui, dans une approche fréquentiste, peuvent conduire à des singularités dans les inversions de matrice. Une approche bayésienne peut être productive même s’il existe une séparation complète dans la régression logistique. En plus de ses avantages informatiques, une approche bayésienne nous permet également d’intégrer des connaissances de base préalables sur la prévalence et la répartition de l’esclavage moderne.

Par exemple, rares sont ceux qui suggèrent que toutes les valeurs de risque possibles ont une probabilité égale. Nous sommes d’accord avec le Dr Gleason sur le fait qu’il existe peu d’informations antérieures sur l’esclavage moderne, ce qui a motivé la décision d’attribuer des a priori peu informatifs aux interceptions de modèles et aux coefficients de régression, en utilisant une fonction de densité t à 7 degrés de liberté et une échelle de 2,5. Les itérations futures de cette approche de modélisation pourront incorporer des informations antérieures en utilisant l’approche bayésienne.

Bermudez et Stewart mettent en garde que des modèles fondés sur des variables choisies en raison de leur disponibilité dans les jeux de données nationaux peuvent aboutir à des observations « trop génériques pour pouvoir être traitées ». C’est certes une affirmation valable, mais également une exigence étant donné que ce travail est entrepris dans le but de mesurer la vulnérabilité et d’estimer la prévalence de l’esclavage moderne dans 167 pays pour le Global Slavery Index. L’identification des facteurs de risque au niveau mondial aide à façonner un cadre international pour les réponses politiques. La vulnérabilité face à l’esclavage moderne dépend d’une interaction complexe de facteurs liés à la présence ou à l’absence de protection et au respect des droits, à la sécurité physique, à l’accès aux nécessités de subsistance telles que la nourriture, l’eau et les soins de santé, et aux tendances qui caractérisent les migrations, déplacements et conflits. Dans son interprétation la plus élémentaire, ce niveau d’analyse confirme que l’esclavage moderne ne peut être étudié de manière isolée, mais qu’il devrait être abordé parallèlement à d’autres questions relatives aux droits fondamentaux visés par les Objectifs de développement durable.

Les acteurs engagés dans la lutte contre l’esclavage moderne devraient, à juste titre, reconnaître que l’éducation et l’épanouissement des jeunes, entre autres, sont corrélés à des niveaux moins élevés de mariage forcé. À cet égard, la réussite de solutions à long terme repose essentiellement sur l’enclenchement d’un changement systémique et l’organisation d’une résistance parmi les populations vulnérables. Ce constat renforce le besoin de mettre l’accent sur l’accès à l’éducation des populations vulnérables. C’est un constat entièrement exploitable pour les organisations de première ligne et une démarche que beaucoup intègrent déjà à leurs initiatives anti-esclavagistes.

Cela dit, nous reconnaissons qu’il existe une limite aux modèles mondiaux d’étude des risques. Nos propres conclusions mettent en évidence la valeur ajoutée qu’une analyse au niveau régional apporte. Lors de l’élaboration et de l’essai des modèles, une variation régionale a été constatée pour le critère « propriété de l’entreprise » ; il s’agissait d’un facteur prédictif significatif du travail forcé en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne, qui s’expliquait par un nombre plus important d’entrepreneurs par nécessité dans les pays en développement. Comme indiqué ci-dessus, l’étude des risques dans des secteurs d’activité ou des régions spécifiques enrichira considérablement nos connaissances sur l’esclavage moderne et, ce faisant, améliorera la modélisation.

Enfin, la crise de la reproductibilité dans les sciences sociales a conduit à une focalisation accrue sur la transparence, question qu’a soulevée le professeur Silverman. Le partage des données sous-jacentes aux estimations mondiales est compliqué par les partenariats multilatéraux qui nécessitent une décision commune sur l’échange des données et par le besoin de maintenir la confiance établie avec les gouvernements et les organisations à but non lucratif. Les assurances que les données seront anonymisées et protégées ne suffisent pas toujours.

Malgré ces considérations pragmatiques, la Walk Free Foundation s’engage en faveur de la transparence. Dans le cas de l’étude qui fait l’objet de ce symposium, les données, le code et d’autres fichiers pertinents ont été communiqués à un statisticien indépendant qui les a étudiés. Un document technique détaillé a été mis à disposition via le SSRN Electronic Journal. Plus généralement, nos méthodes sont élaborées et affinées avec un groupe de travail composé d’experts. Des exposés préliminaires sur la méthodologie sont donnés à l’intention des parties intéressées, un document méthodologique détaillé est publié dans le Global Slavery Index et une grande partie de nos données est disponible gratuitement.

Les participants au symposium ont souligné les aspects de l’analyse présentée dans « Modéliser le risque de l’esclavage moderne », qui constituent des questions majeures à étudier. Et nous leur sommes reconnaissants d’avoir soigneusement examiné ce texte. Bien que des progrès notables aient été réalisés dans l’amélioration des méthodes de mesure de l’esclavage moderne dans un délai relativement court, il s’agit en réalité des premiers pas de l’initiative. En fin de compte, l’analyse du risque se situe au premier plan de l’estimation dans ce domaine. En conséquence, il n’est pas surprenant que les questions que nous, et d’autres contributeurs, avons identifiées comme méritant d’être étudiées, ont des points communs avec celles soulevées lors des premières étapes de la mesure du risque dans d’autres secteurs. Le secteur de la santé, par exemple, a connu une pénurie de données, la demande en données de meilleure qualité augmentant pendant les années 1980 et 1990. Cela a conduit à l’adoption d’études par échantillonnage comme principal outil de connaissance de l’étendue de l’état de santé, ainsi que des facteurs de risque et des réponses, en particulier dans les pays en développement.

Même dans le secteur des soins de santé, considéré par beaucoup comme riche en données, certaines problématiques persistent. Elles rappellent celles auxquelles nous sommes actuellement confrontés pour mesurer l’esclavage moderne, y compris l’insuffisance des données communiquées par les pays, la nécessité de combler les lacunes en matière de données et de garantir la réalisation d’évaluations indépendantes et objectives. La rapidité avec laquelle nous avons dû faire face à ces problématiques et prendre des mesures pour les résoudre dans notre domaine est encourageante, de même que l’amélioration du niveau de collaboration authentique (comme en témoigne l’établissement d’Alliance 8.7, l’élaboration d’estimations mondiales communes et la création de plates-formes de données telles que, Delta 8.7 et The Counter Trafficking Data Collaborative. Une telle collaboration est essentielle pour éradiquer définitivement l’esclavage moderne.

Cet article a été préparé par le symposium Delta 8.7 modélisation du risque d’esclavage moderne. Lisez toutes les réponses ici.

Jacqueline Joudo Larsen est responsable de la recherche pour la Walk Free Foundation.

Pablo Diego-Rosell est consultant sénior chez Gallup.

Cet article a été préparé par Jacqueline Joudo Larsen et Pablo Diego-Rosell qui contribuent à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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