Symposium : Quelles solutions ? 5 enseignements tirés du risque d’esclavage pour les acteurs de la politique

17 décembre 2018

James Cockayne  | Project Director - Delta 8.7

Il y a un an, le National Audit Office du Royaume-Uni a publié Reducing modern slavery, un bilan de référence sur la gouvernance et de l’efficacité des principaux volets des activités anti-esclavagistes au Royaume-Uni. Au moment de la publication de ce rapport, Amyas Morse, chef du National Audit Office, a précisé que :

Il ne s’agit que de l’amorce d’une campagne visant à éradiquer l’esclavage moderne. Jusqu’à présent, elle contribue à déterminer l’ampleur et le caractère international de la question. Pour lutter efficacement contre l’esclavage moderne, le gouvernement devra rassembler des informations et une connaissance des responsables et des victimes beaucoup plus fiables que ce dont nous disposons aujourd’hui.

Pour être efficace, l’élaboration de politiques nécessite une allocation judicieuse de ressources limitées. Par ailleurs, la compréhension du risque est essentielle pour allouer ces ressources et garantir que les politiques et les programmes seront plus efficaces et plus productifs.

À l’occasion de ce symposium « Modéliser le risque d’esclavage », les grands spécialistes en matière de lutte contre l’esclavage ont présenté les avantages et les limites d’un modèle novateur permettant de prévoir les risques d’esclavage aux niveaux individuel et national. Au-delà de la science, le symposium met en avant cinq enseignements destinés aux acteurs de la politique :

1. Nous sommes sur le point de réaliser des avancées qui permettront d’élaborer des politiques et des programmes tenant compte de l’analyse des risques

Le texte de Jacqueline Joudo Larsen et Pablo Diego-Rossel à l’origine ce symposium démontre la faisabilité de la modélisation du risque d’esclavage. Comme ils le reconnaissent, et ce que confirment les contributions de Bernard Silverman, Laura Gauer Bermudez et Shannon Stewart et de Kelly Gleason, notre compréhension actuelle du risque et les capacités prévisionnelles du modèle que Joudo Larsen et Diego-Rossel ont développé sont limitées.

Mais ces limites ne sont pas insurmontables. Les recherches de Joudo Larsen et de Diego-Rossel suggèrent que des facteurs propres aux individus, tels que l’âge, le sexe, le statut professionnel, le ressenti à l’égard du revenu du ménage et de la qualité de vie pourraient être des indicateurs prévisionnels du risque d’esclavage. À mesure que les recherches se poursuivent, notre certitude de savoir si ces facteurs ou d’autres sont des indicateurs prévisionnels grandit.

Et à mesure que notre compréhension de la fiabilité et de la force de ces facteurs dans la prévision des prérisques d’esclavage s’améliorera, les politiques, programmes et interventions pourront être mieux adaptés et ciblés. Pour les décideurs politiques, cela signifie que les efforts anti-esclavagistes seront à la fois plus efficaces et plus productifs, ce qui permettra de justifier plus facilement un investissement dans ces efforts.

2. Des limites quant à la qualité, au partage et à la modélisation des données nous freinent

Les contributions au symposium montrent également que les limites relatives à la qualité des données et à la modélisation continuent de nous freiner. Joudo Larsen et Diego-Rossel utilisent possiblement les estimations mondiales disponibles les plus fiables sur l’esclavage à un niveau national. Ces données, combinées au modèle Joudo Larsen-Diego-Rossel, nous donnent sans doute le modèle prédictif le plus puissant disponible à ce jour : mais c’est aussi un système qui produit des anomalies frappantes, qui semblent prédire, par exemple, que le nombre de victimes de l’esclavage moderne aux États-Unis se situera entre « 0,5 million et 4 millions ». Il est clair que les décideurs politiques ont besoin de données et de modèles leur apportant une plus grande clarté. Comme le montrent incontestablement les contributions au symposium, il s’agit d’un pas de taille dans ce sens, mais nous avons encore du chemin à faire.

Même quand des données satisfaisantes sont disponibles, des obstacles réels et persistants empêchent de les partager. Aussi informatifs et collaboratifs soient-ils, les éléments clés des données et des méthodes sur lesquelles s’appuient Joudo Larsen et Diego-Rossel sont exclusifs. Les entreprises restent l’une des principales sources de financement de l’analyse des risques d’esclavage et pourraient même devenir un acteur majeur, dans la mesure où les États imposent aux entreprises de nouvelles obligations de déclaration et de diligence raisonnable. Si le résultat de ce partage n’est autre que des données factuelles fragmentées, cloisonnées derrière les murs d’entreprise, notre connaissance du risque d’esclavage sera retardée. Les investissements dans les efforts anti-esclavagistes seront moins efficaces et moins productifs. Au final, tout le monde y perdra.

Une approche plus efficace consisterait à encourager le développement de méthodologies communes et de données libres et à investir dans des systèmes d’échange de données et d’apprentissage collectif. En d’autres termes, investir dans la science.

3. Des mesures sont prises pour alléger ces contraintes

Toutefois, les efforts sont clairement prometteurs. Ce symposium lui-même témoigne de l’émergence d’un groupe d’experts universitaires ayant de solides compétences statistiques qui contribuent à renforcer les fondements scientifiques des politiques et des pratiques sur le terrain.

L’appel à l’action pour mettre fin au travail forcé, à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains s’accompagne d’engagements majeurs en matière de partage de données (paragraphes 1 (ii), 1 (vi) et 2 (ii)). Delta 8.7 a récemment commencé à déployer des tableaux de bord de données par pays pour proposer les meilleures données disponibles à l’échelle mondiale.

La Conférence internationale des statisticien(ne)s du travail (CIST) a récemment adopté de nouvelles normes d’étude qui permettront d’obtenir des données de meilleure qualité, plus comparables, sur la prévalence du travail forcé dans les années à venir.

Et le processus Alliance 8.7 Pathfinder permettra à des pays tels que l’Albanie, le Chili, Madagascar, le Népal, le Nigeria, le Pérou, le Sri Lanka, la Tunisie, l’Ouganda et le Vietnam de bénéficier rapidement de nouvelles connaissances scientifiques.

4. La démarche arrive à point nommé dans un contexte de changements liés au numérique

Néanmoins, le rythme auquel nous progressons est lent, bien trop lent pour pouvoir atteindre les objectifs définis dans la Cible 8.7 des Objectifs de développement durable. Les normes d’étude établies par la CIST fourniront des données comparables de haute qualité, mais il faudra patienter entre cinq et dix ans. Et les méthodes d’étude qui sous-tendent cette approche, ainsi que les estimations mondiales existantes, coûtent des millions de dollars. C’est une des raisons pour lesquelles les gouvernements ont commencé à expérimenter d’autres techniques, par exemple, l’estimation de systèmes multiples (MSE), mais cette dernière est également limitée par les données déjà disponibles.

Comme de nombreux autres processus analytiques lents et très coûteux, la démarche d’estimation de la prévalence de l’esclavage et d’analyse des risques arrive à point nommé dans un contexte de changements liés au numérique. À cet égard, le Global Fund to End Modern Slavery expérimente déjà les médias sociaux et les technologies mobiles pour diffuser des études, ce qui promet d’importantes réductions de coûts. Dans le projet Delta 8.7, l’apprentissage automatique a déjà porté ses fruits pour estimer les engagements de développement officiels dans la lutte contre l’esclavage. Et l’analyse informatique offre un moyen d’accélérer rapidement les types de modélisation dont Joudo-Larsen et Diego-Rossel sont à l’origine.

Pour ces raisons, Delta 8.7, le Computing Community Consortium, l’Institut Alan Turing, Rights Lab et Tech Against Trafficking organiseront une conférence de deux jours. À l’occasion de la conférence Code 8.7, se réuniront des acteurs de la lutte contre l’esclavage moderne et des spécialistes du secteur technologique, de la science informatique, de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique pour réfléchir aux moyens d’accélérer notre connaissance de l’esclavage moderne et aux solutions pour le combattre.

5. Nous n’avons pas de temps à perdre

Si les gouvernements veulent vraiment atteindre la Cible 8.7, il faudrait sauver environ 9 000 personnes chaque jour des rangs des travailleurs exploités par le travail forcé, l’esclavage moderne et la traite des êtres humains, selon les meilleures estimations disponibles. À l’heure actuelle, nous ne savons tout simplement pas dans quelle mesure nous sommes près du but d’atteindre un tel taux de réduction.

Les textes de ce symposium montrent clairement que nous sommes sur le point de réaliser d’importantes avancées scientifiques pour comprendre les points de vulnérabilité des personnes face à l’esclavage moderne et pour adapter nos programmes et politiques en conséquence. Pour réaliser ces avancées, il faut investir en continu dans la science de la lutte contre l’esclavage et adopter un raisonnement latéral et numérique.

Et en fin de compte, il faut engager le genre de débat honnête et user de la rigueur scientifique dont tous les participants à ce symposium ont admirablement fait preuve. Avec le projet Delta 8.7, nous espérons pouvoir continuer à offrir un espace de débat et à le traduire en données actionnables pour les acteurs de la politique.

Le forum de Delta 8.7
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