Une approche des droits humains pour mesurer l’esclavage moderne

26 décembre 2018

Todd Landman  | Professor of Political Science and Pro Vice Chancellor of the Faculty of Social Sciences, the University of Nottingham
The Rights Lab  | University of Nottingham Beacon of Excellence

Depuis plus de 30 ans, des spécialistes et acteurs des droits de l’homme mettent au point des méthodes et des stratégies pour mesurer et analyser les droits humains dans leurs différentes catégories et dimensions. Ces méthodes incluent l’utilisation de données d’événements, des normes de codage, le déploiement d’enquêtes, l’application de statistiques socio-économiques et administratives et l’utilisation de données massives basées sur du texte, des images, des médias sociaux et d’autres formes de données volumineuses disponibles pour une analyse secondaire. Mais ce travail a largement ignoré l’étude de l’esclavage moderne, alors que les spécialistes de l’esclavage eux-mêmes n’ont pas encore profité pleinement des enseignements tirés de la communauté de la mesure des droits humains.

Les efforts de mesure des droits humains ont principalement été axés sur le respect et la protection des droits civils et politiques à l’aide de données basées sur des événements et des normes, comme l’initiative inédite de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) et de Political Terror Scale, qui se concentrent sur les atteintes d’origine étatique et non étatique aux droits à l’intégrité physique, par exemple, la torture, l’exécution et l’emprisonnement politique. Ces premiers efforts ont été affinés et améliorés avec le développement ultérieur du modèle « who did what to whom » et de l’estimation de systèmes multiples (MSE) pour la génération de données basées sur des événements par le Human Rights Data Analysis Group, tandis que le jeu de données Cingranelli and Richards (CIRI) et l’initiative Human Rights Measurement Initiative (HRMI) sont focalisées sur des données normalisées.

Outre l’attention portée aux droits civils et politiques, de récents progrès ont été accomplis dans la mesure des droits économiques et sociaux, notamment l’Economic and Social Rights Empowerment Index (indice SERF), qui reprend l’idée de la frontière des possibilités de production de l’économie du développement afin de mesurer le degré d’exercice des droits sociaux et économiques, compte tenu des caractéristiques sous-jacentes du développement et des capacités économiques. L’indice SERF est lié à d’autres initiatives relatives aux données, telles que l’indice de la qualité physique de la vie (IQPV) et l’indice de développement humain (IDH), qui fournissent des mesures de développement comparables au-delà d’une simple focalisation sur le PIB par habitant.

Ces processus, dans l’évolution des mesures des droits de l’homme, ont subi d’importantes transformations sur le plan opérationnel, notamment :

  • identifier le concept fondamental global à mesurer ;
  • améliorer un concept systématisé ;
  • sélectionner ou développer des indicateurs pour le concept ; et
  • attribuer des scores sur des unités d’analyse, telles que des individus, des groupes, des régions et des pays au fil du temps.

Cette démarche est aujourd’hui bien articulée et figure dans les recommandations officielles sur les indicateurs des droits humains établis par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.

Cette initiative réussie de développement et d’optimisation des données au sein de la communauté des droits humains offre une toile de fond aux nombreuses problématiques liées à la mesure de l’esclavage moderne. Le concept d’esclavage moderne, par opposition aux anciennes formes d’esclavage, reste contesté. Pourtant, de nombreux spécialistes en la matière trouvent un solide consensus eu égard aux recommandations Bellagio-Harvard Guidelines on the Legal Parameters of Slavery. Il est également possible de cartographier le concept d’esclavage en termes de droit international et de droit international des droits humains, pour présenter l’esclavagisme dans son ensemble, cartographie qui reste dans une certaine mesure en constante évolution. Ces similitudes, ainsi que d’autres, signifient que les acteurs engagés dans la lutte contre l’esclavage moderne ont où puiser pour définir des stratégies de mesure et d’analyse.

Pour essayer de comprendre la nature et l’ampleur véritables de l’esclavage moderne dans un contexte local ou national donné, il faut se heurter à des complexités méthodologiques liées au problème fondamental que les victimes de l’esclavage moderne constituent une population difficile à trouver. À ce jour, les estimations de prévalence font appel à des approches basées sur des événements et des études qui cherchent à révéler des exemples concrets d’esclavage moderne ou des groupes de facteurs liés à la vulnérabilité qui augmentent la probabilité qu’une personne ou un groupe de personnes deviennent des victimes de l’esclavage moderne.

Des approches basées sur les événements ont servi à estimer le nombre de victimes au Royaume-Uni sur la base d’une comparaison entre différentes listes reposant sur la méthode MSE. Les améliorations de cette méthode d’estimation sont liées à une optimisation de la précision dans les listes d’origine qui ont été collectées (par le biais d’organismes étatiques et non étatiques) et d’un plus grand chevauchement entre ces listes, se traduisant par une estimation plus sûre avec une marge d’erreur inférieure.

Grâce à une modélisation à plusieurs niveaux basée sur des instruments d’étude par échantillonnage aléatoire déployés dans des pays à forte prévalence, la Walk Free Foundation a évalué un indice nommé Global Slavery Index (GSI). Les études sont généralement réalisées dans les pays à forte prévalence, puisqu’il est peu probable que l’on utilise des échantillons aléatoires dans les pays à faible prévalence. Cette idée est au cœur des méthodes d’étude utilisées par l’organisation Physicians for Human Rights dans ses travaux sur les pays en conflit.

Dans le cas de l’esclavage moderne, Walk Free a collaboré avec l’Organisation internationale du Travail pour estimer la prévalence du travail forcé et du mariage forcé dans un vaste échantillon de pays. Leur étude la plus récente a révélé qu’il y aurait aujourd’hui environ 40,3 millions de victimes de l’esclavage dans le monde. La prévalence varie considérablement, avec une répartition asymétrique globale d’un petit nombre de pays présentant un grand nombre de victimes, dont l’Inde, la Corée du Nord et la Chine, et d’un nombre important de pays comptant très peu de victimes.

Mon propre travail sur l’analyse du GSI à l’aide de modèles standard tirés de la science politique des droits humains montre que cette prévalence de l’esclavage varie avec la réponse des gouvernements, les degrés de démocratie, les niveaux de développement économique et la présence de conflits. En intégrant l’étude de l’esclavage à ces approches plus classiques de la science politique et des relations internationales, il est possible de mieux comprendre les moteurs de l’esclavage et les mécanismes nationaux qui permettraient de réduire sa prévalence, ainsi que les éventuelles interventions politiques qui se répercuteront durablement sur la réduction de l’esclavage. Si la Cible 8.7 des Objectifs de développement durable cherche à abolir toute forme d’esclavage d’ici 2030, les résultats déjà obtenus dans le vaste domaine que sont la mesure et l’analyse des droits humains peuvent largement contribuer à la réalisation de cet important objectif mondial.

Globalement, de nombreux travaux préparatoires sur la mesure des droits humains sont directement applicables à la mesure et à l’analyse de l’esclavage moderne. Il faut déployer d’autres efforts pour appréhender l’esclavage moderne dans un contexte de droits humains allant au-delà des droits civils et politiques et englobant aussi les droits économiques et sociaux, dont les dispositions existantes en matière de protection des droits du travail et des travailleurs devraient prendre en compte les formes extrêmes d’exploitation présentes dans l’esclavage moderne. L’exercice progressif de ces droits permettrait de s’attaquer aux causes profondes de l’esclavage. En outre, des formes de données existantes et nouvelles peuvent aider à comprendre la nature et l’ampleur véritables du problème, ses causes et les moyens de le résoudre.

Todd Landman est professeur de sciences politiques et vice-chancelier de la faculté des sciences sociales de l’Université de Nottingham.

Cet article a été préparé par Todd Landman en tant que contributeur au projet Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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