Pré-sélection des travailleurs migrants en Thaïlande grâce aux nouvelles technologies

2 janvier 2019

Hannah Thinyane  | Principal Research Fellow, United Nations University Institute in Macau

On estime que 90 % de l’industrie agroalimentaire thaïlandaise des produits de la mer est constituée de travailleurs migrants. Un grand nombre de ces travailleurs sont soumis à des modalités d’embauche, conditions d’emploi, pratiques de l’industrie et conditions de travail inéquitables. L’United Nations University Institute on Computing and Society s’est aventuré dans un projet de recherche financé par Humanity United et The Freedom Fund, en collaboration avec The Mekong Club, afin de comprendre le rôle que les technologies numériques peuvent jouer pour aider les intervenants de première ligne à identifier les victimes potentielles du travail forcé et de la traite des êtres humains.

À l’occasion de l’un de mes premiers séjours d’étude en Thaïlande, j’ai eu la chance de participer à six séances de groupes de discussion à travers le pays avec divers acteurs de la lutte contre la traite, notamment des inspecteurs de police, des membres d’organisations intergouvernementales et d’organisations non gouvernementales (ONG) et des survivants de la traite. Notre objectif était de comprendre quels problèmes les diverses parties prenantes rencontraient dans l’identification des victimes et si les technologies pouvaient jouer un rôle dans l’atténuation de ces problèmes. Des ONG, des inspecteurs de police et des organisations intergouvernementales (que nous appelons collectivement les intervenants de première ligne) ont parlé d’un processus d’identification des victimes en deux temps. Il s’agit tout d’abord d’un entretien de pré-sélection, suivi d’une enquête plus approfondie si des signes d’exploitation existent bel et bien. Nous avons choisi de nous concentrer sur la première phase du processus, la seconde étant plus étroitement alignée sur des procédures gouvernementales.

À la question sur la tenue des entretiens de pré-sélection, les intervenants de première ligne ont répondu qu’ils recevaient des témoignages via des hotlines, des groupes Facebook ou d’autres réseaux en ligne. Il arrive qu’ils rencontrent également des personnes dans le cadre de leurs activités normales de sensibilisation ou d’inspection. Si les hotlines, les groupes de discussion et les réseaux en ligne offrent effectivement la possibilité de toucher plus de travailleurs que les réseaux physiques en personne, certains intervenants de première ligne ont dit ressentir une certaine frustration à ne pas pouvoir localiser et aider les victimes signalant de mauvais traitements, en raison de problèmes de communication. Ils ont fait état de répercussions émotionnelles et psychologiques pour les travailleurs eux-mêmes, mais également pour les intervenants de première ligne dans ces situations.

Cela étant, nous avons prêté attention à la situation de pré-sélection des travailleurs en personne, en demandant aux participants quels problèmes ils rencontraient dans ces situations. Dans chacun des groupes de discussion, les participants ont identifié des problèmes de communication, car les travailleurs migrent souvent à l’échelle nationale ou depuis des pays limitrophes et ne parlent pas la même langue. Les participants ont également fait état d’un manque de formation sur le terrain, les différentes parties prenantes ne connaissant pas les actuelles tendances en matière d’exploitation à surveiller. Enfin, ils ont noté que les entretiens de pré-sélection avaient lieu dans des environnements non contrôlés. Par ailleurs, les travailleurs avaient parfois peur de répondre aux questions de manière sincère, par crainte de représailles.

Sur la base de ces constats, nous avons développé Apprise, une application mobile destinée à faciliter la communication entre les intervenants de première ligne et les travailleurs. Bien qu’elle soit installée sur le téléphone des intervenants de première ligne, Apprise est au final un outil qui se veut à la portée des victimes potentielles. Lorsqu’un intervenant de première ligne rencontre pour la première fois une personne qu’il souhaite interroger, il lui remet son téléphone et des écouteurs et lui demande d’utiliser l’application. Le travailleur sélectionne la langue dans laquelle il souhaite écouter les questions (Figure 1 (a)). Une vidéo est lancée. Elle décrit la fonction de l’application, explique comment répondre aux questions et demande le consentement de l’utilisateur avant de poursuivre (Figure 1 (b )). S’il accepte, une série de questions non/oui est posée, sur la base des indicateurs clés de l’exploitation de la main d’œuvre et de la traite des êtres humains particuliers à ce secteur (Figure 1 (c)).

En choisissant un design minimaliste et des questions formulées de manière positive et négative, nous avons cherché à ce que les curieux ne puissent pas déchiffrer le sens des réponses données par les travailleurs. À la fin de l’entretien, un indice de vulnérabilité est calculé pour aider le travailleur à comprendre la mesure dans laquelle sa situation de travail est vulnérable. L’application lui donne ensuite la possibilité de demander de l’aide pour sortir de la situation s’il le souhaitent. Le téléphone est ensuite restitué à l’intervenant de première ligne et un résumé des indicateurs clés d’exploitation, ainsi que l’évaluation de sa vulnérabilité, lui est présenté (Figure 1 (d)).

L’intervenant de première ligne peut utiliser ces informations pour réaliser d’autres enquêtes sur le terrain et pour suggérer les démarches ultérieures. Plus important encore, cet écran de résumé indique également si le travailleur est mineur et s’il souhaite obtenir de l’aide pour sortir de sa situation de travail. Les réponses de la phase de pré-sélection sont stockées sur le téléphone de l’intervenant de première ligne, puis automatiquement téléchargées sur son compte en ligne lors de sa prochaine connexion avec une réception réseau. Figure 1 : Captures d’écran de (a) sélection de la langue (b) vidéo d’introduction (c) questions (d) évaluation de la vulnérabilité et (e) pilotage d’Apprise

Depuis le mois de mars 2018, nous testons Apprise avec des intervenants de première ligne en Thaïlande. Par cette démarche, nous cherchons à identifier de bonnes pratiques pour l’usage d’Apprise, ainsi que les diverses implications juridiques et en matière de cybersécurité liées à l’utilisation des technologies pour faciliter l’identification des victimes.

Dans le secteur agroalimentaire des produits de la mer, nous avons eu la chance de collaborer avec plusieurs ONG majeures pour évaluer l’efficacité de l’application dans les centres PIPO (Figure 1 (e)) et effectuer des tests dans des conditions similaires à celles d’inspections en mer. À l’occasion de nos entretiens pilotes, l’une des premières questions que nous avons posées aux travailleurs était de savoir s’ils préfèrent être interrogés via l’application ou en personne. La grande majorité des travailleurs ont dit préférer utiliser l’application. La raison la plus souvent invoquée est que l’usage de l’application leur semble plus privé et qu’ils ne craignent pas d’être entendus quand ils répondent. De plus, les travailleurs ont indiqué que l’utilisation d’Apprise leur permettait de se sentir plus en contrôle de la démarche, notamment pour relire les questions qu’ils n’ont pas bien comprises et prendre le temps de répondre.

Les intervenants de première ligne ont été très enthousiastes à l’idée d’interroger des travailleurs avec lesquels ils n’auraient autrement pas pu communiquer. Ils ont également manifesté un vif intérêt pour l’évaluation de la vulnérabilité et le fait d’être guidés en vue d’études ultérieures sur le terrain.

En analysant les réponses collectées sur Apprise, les décideurs politiques auraient plus de facilité à identifier les tendances caractérisant les secteurs et les pays. Ces informations pourraient être utilisées pour élaborer des politiques de la lutte contre l’esclavage fondées sur des données factuelles et pour orienter les stratégies d’application de la loi. Les intervenants de première ligne ont conseillé l’utilisation d’Apprise pour mieux identifier les régions à haut risque et cibler des campagnes de sensibilisation au sein des communautés dans lesquelles ils interviennent. Apprise peut être un outil fort utile pour les intervenants de première ligne et les décideurs politiques.

Le docteur Hannah Thinyane est chargé de recherche à l’United Nations University, Institute on Computing and Society (UNU-CS). Elle a entrepris cette recherche en partenariat avec le Mekong Club, une ONG hongkongaise anti-traite. L’UNU-CS a récemment diffusé un clip documentant les récits de nos partenaires en Thaïlande et leur utilisation d’Apprise pour identifier les victimes de la traite des êtres humains.  

Le docteur Hannah Thinyane a rédigé cet article en tant que contributeur au projet Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

Le forum de Delta 8.7
Justice internationale

Les Tendances du travail des enfants et les solutions pour l’avenir

Gabriella Breglia, Furio Rosati
Continuer à lire
Méthodes statistiques et de mesure

Que savons-nous réellement de la prévalence de la traite des êtres humains ?

Claire Healy
Continuer à lire
Justice internationale

Comment stimuler la responsabilité des entreprises grâce aux lois sur l’esclavage moderne

Genevieve LeBaron
Continuer à lire
Aide au développement

Symposium: A Multidisciplinary Model Toward Preventing and Eradicating Child Labour in the Agricultural Sector

Continuer à lire
Économie, réglementation des entreprises et chaîne d'approvisionnement

Symposium: Uncovering and Eradicating Child Labour in Hidden Supply Chains

Continuer à lire
Étiquettes