Soudan : du trafic de migrants à la traite d’êtres humains

9 janvier 2019

Sasha Jesperson  | Directrice du département des défis transnationaux chez Aktis Strategy
Michael Jones  | Analyste de recherche, RUSI

Contrairement aux situations existant dans d’autres pays, la plupart des mouvements migratoires traversant le Soudan sont initialement consensuels. Le Soudan est en effet depuis longtemps au centre de multiples axes migratoires. La corruption, les conflits, des niveaux simultanés de dépossession et de rapide expansion économique, des frontières poreuses et des liens de parenté transnationaux contribuent à encourager, à faciliter et à accélérer la migration illégale. Les récents afflux au Soudan d’Érythréens fuyant la conscription et la violence politique avec l’intention de se rendre en Europe ont accru l’attention portée à la migration illégale dans ce pays.

Des réseaux criminels, qu’ils appartiennent aux pays source, de transit ou de destination des migrants d’Afrique orientale et centrale, ont vu le jour et offrent à ces migrants des services logistiques, d’hébergement et de transport. Plutôt que de se reposer sur des trafiquants majeurs ou des organisations criminelles mafieuses, le marché du passage de clandestins en Afrique de l’Est est principalement saturé de petites cellules concurrentes adoptant le « principe du supermarché » : un grand volume à faibles coûts, une rotation élevée et des mouvements de masse. Au volant de camionnettes tout-terrain et de camions Hino ZY, les passeurs locaux au Soudan tendent à transporter les migrants sur un trajet déterminé, avant de les transférer au prochain passeur, tirant ainsi profit de leurs connaissances territoriales et de l’acceptation des communautés hôtes.

Des chefs disposant de liens politiques ou sociaux peuvent en outre contrôler des goulots d’étranglement particuliers, comme le passage de la frontière entre l’Érythrée et le Soudan, mais ce monopole se dissipe dans des contextes relativement ouverts et non réglementés comme l’est du Soudan et le Darfour, où les obstacles à l’entrée sur le marché sont bien moindres. Cette industrie se caractérise donc par un échiquier de relations « flottantes » se formant, se dissolvant et se reformant en fonction des itinéraires, des flux et des occasions. Cette structure fractionnée se traduit par des réseaux soudanais de faible envergure extrêmement versatiles, s’adaptant à la fermeture de routes et aux variations de la demande.

Alors que cette structure reflète bien un réseau de passage de migrants clandestins de type commercial, dans de nombreux cas ces déplacements de personnes sont passés du trafic de migrants à la traite d’êtres humains. La plupart des Érythréens commencent ce voyage de façon consensuelle, recherchant les passeurs qui leur permettront de quitter le pays. Les possibilités économiques que représentent cependant des migrants illégaux ont entraîné une exploitation accrue, en particulier lors du repli de l’économie soudanaise.

Désert. Unsplash/Joshua Sortino.

En 2014, Human Rights Watch a signalé que des milliers de réfugiés ont été kidnappés entre mi-2010 et 2014 et ont dû être rachetés ou ont été vendus sur les marchés de la traite en Libye, au Soudan et dans la péninsule du Sinaï. La fréquence de la servitude domestique, du travail forcé et de l’exploitation sexuelle a incité les États-Unis à classer le Soudan dans la catégorie 3 depuis 2016 dans le cadre de son Rapport sur la traite des êtres humains, faute de ne pas respecter pleinement les normes minimales d’élimination de la traite et de ne pas faire d’efforts significatifs dans ce sens ; depuis 2018, le Soudan est cependant passé dans la catégorie 2, liste de surveillance.

Le type et la forme de l’exploitation reflètent généralement les ressources des potentiels migrants. Les migrants pouvant payer immédiatement bénéficient généralement d’un service avec le niveau de protection le plus élevé, en particulier s’ils achètent les solutions « complètes ». Des recherches du programme du secteur de la sécurité de la fondation Sahan et de l’IGAD décrivent comment des migrants disposant de « suffisamment d’argent et de relations » peuvent acheter un véhicule tout-terrain qui les conduira à Khartoum ainsi qu’organiser des vols vers diverses destinations internationales. Cela ne signifie pas qu’ils ne rencontrent aucun risque, puisque leur aisance met en relief leur profil de cible lucrative pour un kidnapping, mais leurs relations peuvent généralement payer rapidement pour obtenir leur libération, alors que la rançon est souvent négociable.

Les migrants qui peuvent couvrir immédiatement une partie des coûts disposent d’une certaine protection, mais doivent travailler en route pour financer les étapes suivantes de leur trajet ; ils peuvent alors tomber dans l’exploitation. Ces migrants tendent à conserver une certaine capacité d’action et un certain contrôle sur la durée et le type de travail auquel ils participent. Aux prises avec un réseau criminel de transport axé sur le profit, ils demeurent vulnérables. Une fois la frontière franchie, par exemple, des courtiers secondaires ont extorqué de l’argent à de nombreux Éthiopiens passés clandestinement à Khartoum, malgré l’entente sur un prix initial avant leur départ. Même en ayant accepté le voyage, ils ont été trompés quant aux conditions de ce dernier et ont dû assumer d’importantes hausses de tarif dans des situations où ils étaient particulièrement vulnérables. Ceux capables de payer ont pu poursuivre le voyage, mais les migrants en étant incapables ont été vendus à d’autres groupes de trafiquants ou détenus en état de servitude jusqu’à ce qu’ils aient remboursé par le travail une amende exagérée.

Les migrants ne pouvant payer sont les plus vulnérables. Ces migrants n’ont aucun moyen d’action ni levier financier et sont généralement intégrés de force à des groupes de travail illicite sans connaître le montant de la dette à rembourser ni les autres obligations imposées. Des rapports anecdotiques décrivent le confinement des victimes dans des plantations isolées ou des municipalités de Kassala et de l’État de Khartoum, où elles travaillent tant que les trafiquants le jugent nécessaire pour payer la section suivante de leur voyage. Une fois ce délai écoulé, les migrants sont souvent vendus à d’autres groupes criminels et le cycle se répète.

Par rapport à d’autres études de cas, les déplacements de personnes à travers le Soudan par des trafiquants se sont criminalisés, mais en se basant sur un mode de fonctionnement par cellules, chaque nœud coopérant avec des contacts en aval et en amont du trajet migratoire. Même si cela suggère que ces déplacements illégaux fonctionnent sur un mode très commercial, les migrants disposent de peu d’options ; ce qui les rend vulnérables à l’exploitation. Le trafic de migrants devient alors la traite d’êtres humains.

Sasha Jesperson est la directrice du département des défis transnationaux chez Aktis Strategy.

Michael Jones est analyste de recherche au sein de l’équipe de sécurité nationale et de résilience se concentrant sur les conflits et la lutte contre l’extrémisme violent du RUSI.

Cet article a été préparé par Sasha Jesperson à titre de contribution à la plateforme Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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