Le problème du sauvetage et de la détention forcés dans les initiatives de lutte contre la traite des êtres humains

28 février 2019

Kimberly Walters  | Assistant Professor, California State University, Long Beach

Les initiatives visant à intervenir dans les situations d’exploitation flagrante via un sauvetage direct jouent un rôle important dans les programmes de lutte contre la traite à travers le monde. Dans certains pays, le sauvetage est une obligation légale dans des secteurs spécifiques, que la victime ait consenti ou non à travailler dans ce secteur. En Inde, par exemple, la législation impose depuis longtemps de secourir les femmes cisgenres qui se prostituent, même si elles travaillent volontairement. Actuellement, le parlement indien planche sur une nouvelle loi de lutte contre la traite des êtres humains qui viendrait renforcer cette obligation de sauvetage. Or, des recherches suggèrent que le sauvetage et la détention forcés sont compliqués, et bon nombre avancent qu’il ne s’agit sans doute pas d’une solution acceptable face à la traite des êtres humains.

La violence du sauvetage forcé

Le sauvetage est souvent nécessaire et bienvenu mais, dans les situations où il est imposé de force, il contrevient à la volonté des personnes secourues. Des programmes de lutte contre la traite reposant sur le sauvetage et la détention forcés sont en place partout dans le monde. Les chercheurs ont également fait état d’interventions anti-traite au Bénin, au Royaume Uni et aux États-Unis qui n’étaient pas souhaitées par les « bénéficiaires » et qui leur ont causé du tort.

Les raids impliquent fréquemment une violation des droits des victimes de traite qui se traduit par des préjudices émotionnels, voire physiques. Dans certaines régions, il est courant que les policiers chargés des raids exigent des relations sexuelles de la part des femmes travaillant dans les lieux visés. En Inde, lorsque la police soustrait des femmes des maisons closes par la force, ces dernières sont parfois contraintes à abandonner leurs gains, leurs biens et même leurs enfants derrière elles.

La plupart des personnes secourues déclarent qu’elles ne se considèrent pas elles-mêmes comme des victimes de traite ou de trafic. Une étude récente a montré que sur quatre sites en Inde, 79 % des personnes soustraites lors de raids locaux travaillaient à titre volontaire et ne souhaitaient pas être secourues.

Le sauvetage peut se transformer en détention forcée

Les services de prise en charge des personnes secourues, qui sont souvent peu organisés et surveillés, sont encore plus préoccupants que les raids du point de vue des victimes. Les lois internationales soulignant la nécessité d’apporter un soutien approprié aux victimes de traite ne sont pas accompagnées d’une exigence proportionnée de réglementation et de responsabilité de la part des agences qui gèrent ces services.

Pire encore, le sauvetage forcé peut se muer en détention forcée prolongée pendant des mois voire des années, ce qui représente une entrave grave à la liberté, les victimes étant alors contraintes de suivre des programmes de réhabilitation stricts et parfois démoralisants. Dans de nombreuses régions, les personnes secourues peuvent se retrouver enfermées dans des refuges strictement surveillés pendant des mois et parfois des années avant d’être libérées des autorités de lutte contre la traite des êtres humains. Dans certaines régions, les personnes recueillies dans ces refuges les décrivent comme des sortes de prisons et dénoncent une privation de leur liberté de communication et de mouvement. En Asie du Sud et du Sud-Est, les victimes de la traite se lancent souvent dans de dangereuses tentatives d’évasion des refuges. D’autres se livrent à des émeutes, s’auto-mutilent ou se suicident entre leurs murs.

Des études ont montré que les victimes de trafic ou de traite font régulièrement l’objet de culpabilisation, de suspicion, d’humiliation et d’infantilisation de la part des responsables de leur prise en charge. Plus grave encore pour les détenus, la détention forcée les empêche de gagner de l’argent et de s’occuper de leurs proches, sans compter qu’elle nuit à leur réputation.

En Inde où j’ai effectué la majorité de mes recherches sur la prise en charge des victimes de trafic et de traite, les habitants des refuges contractent souvent des dettes colossales en raison de leur détention prolongée et des frais de justice exigés pour leur libération. De nombreux refuges bénéficient d’incitations financières pour maintenir des taux d’occupation élevés, ce qui les dissuade de libérer rapidement les détenus. De même, les agences gouvernementales peuvent profiter d’un accès garanti et immédiat à de vastes groupes de personnes secourues qu’elles exhibent face aux visiteurs importants lors des visites officielles afin d’apporter une preuve visuelle de leur participation active à la lutte contre la traite des êtres humains. Dans le cadre de mes recherches dans le sud de l’Inde, des femmes secourues et détenues de force m’ont confié qu’elles ne voyaient pas de différence dans la manière dont elles étaient traitées par les trafiquants et leurs « sauveurs », soulignant au passage que la perte de leur liberté garantissait des revenus et d’autres avantages aux personnes chargées de leur surveillance.

Au-delà des raids et des sauvetages

Bien que les raids et la détention forcée fournissent immédiatement des données sur les initiatives de lutte contre le trafic et la traite, ces méthodes échouent souvent à endiguer la traite des êtres humains, le travail forcé et l’exploitation grave. Aux États-Unis, les raids de la police se sont révélés inefficaces en matière d’identification et de localisation des victimes de traite et de trafic. Plusieurs enquêtes ont conclu que les personnes secourues de force dans le cadre d’opérations de lutte contre la traite retrouvent souvent les mêmes situations de travail que celles auxquelles elles ont échappé, ce qui remet en question l’utilité de leur soustraction initiale par la force.

En 2011, le rapporteur spécial sur la traite des êtres humains a déclaré que la détention forcée entravait la capacité des victimes à vivre décemment, un résultat contraire à l’objectif du mouvement visant à mettre fin à la traite et au travail forcé. En Thaïlande, les raids et les sauvetages ont souvent nuit à la sensibilisation des communautés et à l’instauration de relations de confiance à long terme avec ces dernières, lesquelles sont pourtant nécessaires pour lutter durablement contre la traite et le trafic. Cette approche représente donc une solution à court terme à un problème profondément ancré. Dans la même étude, certaines ONG thaïlandaises se sont plaintes de donateurs et d’initiatives de financement en provenance de pays lointains motivés par un modèle de traite des êtres humains simplifié à l’extrême reposant sur des réseaux criminels très bien organisés et des victimes vertueuses. Leurs attentes concernant les grandes lignes des programmes de lutte contre la traite étaient donc souvent en contradiction avec les besoins réels des populations locales.

Les récents scandales au sein de refuges de victimes à Muzaffarpur en Inde et à Monrovia au Liberia sont symptomatiques de problèmes plus profonds dans les programmes de lutte contre la traite reposant sur des refuges. Associés au corpus désormais conséquent de recherches documentant les effets néfastes du sauvetage et de la détention forcés, ces scandales illustrent la nécessité de révolutionner les systèmes de lutte contre la traite des êtres humains dans de nombreuses régions. Plutôt que de déployer des systèmes forcés qui se sont déjà révélés inhumains à l’instar, par exemple, de la nouvelle loi indienne sur la lutte contre la traite des êtres humains (prévention, protection et réhabilitation) de 2018, les nations feraient mieux de s’intéresser à la loi existante mais sous-utilisée de 1976 relative à l’abolition des systèmes de travail forcé. Cette loi progressiste affirmant le droit des victimes à la liberté de mouvement, de communication et de travail, ainsi qu’à des réparations pourrait être appliquée fructueusement et même développée afin de couvrir les autres modes d’exploitation grave.

Les universitaires ont fait valoir que le mouvement transnational de lutte contre la traite doit encore s’attaquer aux causes économiques et sexospécifiques de la traite des êtres humains. Plutôt que de simplement soustraire des individus à des conditions d’exploitation, il est plus urgent de concevoir des systèmes protégeant les droits des populations à travailler dans des conditions humaines pour des salaires décents, à s’organiser et à migrer en toute sécurité et en toute légalité. Sans cette approche de la lutte contre la traite des êtres humains basée sur la défense de leurs droits, nous ne pouvons pas espérer faire de réels progrès en faveur des objectifs de développement durable.

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