L’évolution du Rapport mondial sur la traite des personnes de l’ONUDC

12 février 2019

Fabrizio Sarrica  | Agent de recherche, Office des Nations Unies contre la drogue et le crime

Fin 2018, l’ONUDC a finalisé sa quatrième édition du Rapport mondial sur la traite des personnes de l’ONUDC, mandaté par l’Assemblée générale. Au cours des 10-15 dernières années, les modèles et flux de traite ont évolué de bien des manières. Les lecteurs peuvent consulter les dernières tendances de la traite des êtres humains aux niveaux régional et mondial dans l’édition de l’année 2018. Les chercheurs peuvent également visualiser les différentes éditions du Rapport mondial pour découvrir la récente évolution de la qualité des données et recherches.

Un « ancêtre » du Rapport mondial est le rapport Traite des personnes ; modèles mondiaux, publié par l’ONUDC en avril 2006 et basé sur des informations de sources publiques. Une équipe de recherche a collecté des milliers de comptes rendus sur la traite des personnes, publiés dans des rapports officiels, des études universitaires et les médias. Comme mentionné dans la préface de cette étude, le choix de cette approche méthodologique était « en bonne partie due à la nature cachée du crime. Le manque de rapports systématiques de la part des autorités [was] le réel problème. »

En 2009, sous l’égide de l’UN.GIFT, l’ONUDC a publié la nouvelle étude mondiale sur la traite des êtres humains. Ce rapport comprenait des statistiques régionales et mondiales relatives à la traite des personnes d’environ 155 pays et territoires du monde entier. Les mesures de collecte de données ont été intensives, avec 25 chercheurs provenant de tous les bureaux régionaux et sièges de l’ONUDC. Durant 18 mois, cette équipe s’est concentrée sur la collecte d’informations relatives à des cas de traite des personnes officiellement enregistrés par les autorités nationales. Certains de ces chercheurs sont même allés récupérer en personne les fichiers dans les registres des cours ou dans des refuges de victimes.

Les publications des années 2006 et 2009 ont évalué le manque de données fiables sur la traite des personnes. Parallèlement, des estimations de la supposée ampleur mondiale du phénomène ont proliféré, allant de 500 000 à 4 millions de victimes de la traite. Cependant, la méthodologie et les définitions opérationnelles permettant d’obtenir ces estimations n’étaient que très rarement décrites. Par conséquent, un plus grand nombre d’informations étaient disponibles concernant la face cachée du phénomène que sur la partie officiellement consignée les concernant, fait assez unique de l’histoire des sciences sociales. Quel que soit l’avis porté sur ce type d’information, à la fin de l’année 2009, le profil des victimes et coupables de la traite officiellement enregistrés aux niveaux régional et international demeurait inconnu.

Pour combler ces lacunes, lorsqu’en 2010 le Plan d’action mondial des Nations Unies pour la lutte contre la traite des personnes a demandé à l’ONUDC de publier le Rapport mondial, nous avons décidé de lancer des mesures annuelles mondiales de collecte des cas de traite officiellement détectés. Au cours des huit dernières années, l’ONUDC a collecté des informations relatives à environ 225 000 victimes officiellement détectées par les autorités nationales du monde entier depuis 2003. Rien qu’en 2016, près de 100 pays ont fourni des rapports à l’ONUDC concernant environ 26 000 victimes de la traite.

Ces chiffres sont le résultat d’une amélioration générale des capacités des autorités nationales à collecter des données sur la traite des personnes. En 2009, seuls 26 pays possédaient une institution de coordination collectant et diffusant systématiquement les données relatives aux cas de traite. En 2018, ce nombre a atteint 65. Au fil des années, le développement des normes de collecte des données a été considéré par la communauté internationale comme l’activité clé permettant d’améliorer les réponses nationales à la traite des personnes. C’est pourquoi une série d’initiatives centrées sur l’amélioration de la collecte des données a été menée par divers acteurs internationaux, dont l’Union européenne, l’Organisation internationale pour les migrations, l’Organisation internationale du travail, le Centre international pour le développement des politiques migratoires, entre autres. À l’heure où j’écris, je reviens d’une mission de renforcement des capacités en Afrique du Nord, où les autorités locales étaient impatientes de recevoir les outils permettant de systématiquement collecter et diffuser leurs statistiques relatives aux cas de traite détectés après avoir pu constater l’importance actuelle des données pertinentes.

Un plus grand nombre de données implique plus d’analyses, et chaque édition du Rapport mondial contient de petites avancées analytiques par rapport à l’édition précédente. L’édition de 2012, par exemple, comprenait le premier modèle de régression linéaire des données relatives à la traite. L’analyse présentait le lien entre les dynamiques économiques et les flux de traite. Les résultats ont révélé que les piètres conditions socioéconomiques entraînent un nombre croissant de victimes de la traite. L’édition de 2014 du Rapport présentait les régressions multilinéaires de données de série chronologique, expliquant les flux de traite transfrontaliers en termes de modèle de gravité de la migration. Les éditions de 2016 et 2018 présentaient des analyses qualitatives pour plus de 200 cas de traite.

Les statistiques officielles ne révèlent qu’une part de la réalité, ces nombres, s’ils ne sont pas présentés avec soin, peuvent induire les lecteurs ou analystes en erreur. Il ne s’agit pas uniquement de collecter des données fiables provenant de sources claires, mais également de la manière de les utiliser correctement. Les analyses basées sur des éléments de preuve doivent cependant partir de cette base pour évoluer en quelque chose de plus pertinent afin de décrire le phénomène de la traite des personnes.

Ce quelque chose n’est cependant pas encore clair. Plus récemment, l’ONUDC s’est impliqué auprès de l’OIT et d’autres agences des Nations Unies afin de tester des enquêtes relatives à la victimisation et des estimations de systèmes multiples. Ce processus est indispensable et l’analyse du Rapport mondial de l’ONUDC de 2020 combinera probablement des statistiques officielles avec les éléments provenant de ces approches innovantes. Il est également possible d’imaginer, et souhaitable, que les futures recherches abandonneront l’utilisation de statistiques officielles pour étudier ce crime. Concernant les données de la traite, nous n’en sommes cependant pas encore là.

Fabrizio Sarrica est chercheur pour l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Il occupe actuellement un rôle de chef d’équipe pour la recherche de l’ONUDC relative à la traite des personnes et au trafic de migrants. Il est le coauteur de cinq Rapports mondiaux sur la traite des personnes de l’ONUDC (2009, 2012, 2014, 2016 et 2018) et a dirigé la création de l’Enquête mondiale sur le trafic de migrants de l’ONUDC.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles du Secrétariat des Nations Unies.

Cet article a été préparé par Fabrizio Sarrica en tant que contributeur à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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