Réflexions sur les défis et bonnes pratiques relatifs aux méthodes de recherche permettant d’enquêter sur le travail forcé

19 mars 2019

Genevieve LeBaron  | Professeur de politique à l'Université de Sheffield

Le travail forcé est illégal. La plupart des gouvernements hésitent à donner aux chercheurs l’accès à leurs effectifs. Souvent, les puissantes entreprises ne veulent pas que les universitaires enquêtent sur le travail forcé au sein de leurs chaînes d’approvisionnement. La participation à des recherches pourrait mettre encore plus en péril les employés vulnérables. Cependant, pour mettre fin au travail forcé, nous devons comprendre ses diverses formes et structures au sein de l’économie mondiale. Ainsi, comment enquêter sur le travail forcé de manière rigoureuse, éthique, fiable et sécurisée ?

En 2015, j’ai eu la chance de recevoir un British Academy Rising Star Engagement Award afin de me pencher sur cette question. J’ai utilisé une partie de ma récompense pour organiser deux symposiums méthodologiques, l’un à l’Institut de recherche en économie politique de Sheffield et le second à la British Academy de Londres. Ces symposiums ont réuni un groupe d’experts et d’érudits ayant mené des recherches à succès, relatives au travail forcé, afin d’explorer les bonnes pratiques et les possibilités d’intensification et de collaboration pour obtenir des données plus fiables pouvant être communes aux divers secteurs, pays et clivages disciplinaires.

J’ai invité des universitaires provenant de divers domaines, dont le droit, les études de gestion, la politique, la géographie, l’anthropologie et les études de développement, ainsi que des chercheurs de l’Organisation internationale du travail et de l’Anti-Slavery International. Ensemble, nous avons médité sur les avancées et défis méthodologiques de nos propres recherches sur le travail forcé. Nous avons discuté de la manière dont nous pourrions collaborer en tant que chercheurs spécialisés, afin de générer des données plus solides et comparables sur le travail forcé. Nous avons pris connaissance la manière dont les chercheurs (ceux travaillant sur d’autres problèmes pour lesquels les recherches s’avèrent compliquées, telles que la corruption, le VIH, le trafic d’esclave « à l’ancienne ») menaient leurs recherches avant que des jeux de données fiables ne soient disponibles. Nous avons également examiné les politiques entourant la recherche sur le travail forcé et avons parlé de la manière dont celles-ci façonnent notre approche.

Nombre de nos réflexions ont été publiées en décembre 2018 par l’Oxford University Press dans un ouvrage, Researching Forced Labour in the Global Economy: Methodological Challenges and Advances, au sein de la série Proceedings of the British Academy.

Premièrement, il existe des lacunes non négligeables concernant les données sur les activités du travail forcé, plus que dans tout autre aspect de ce phénomène. Comme Andrew Crane et moi-même l’avons expliqué dans notre chapitre, cela est dû au manque d’expertise en commerce et gestion au sein des recherches relatives au travail forcé, ainsi qu’aux importantes difficultés d’accès aux informations sensibles sur le plan commercial concernant les entreprises et leurs chaînes d’approvisionnement. Nous identifions les principales lacunes des données (voir tableau ci-dessous) et fournissons un aperçu des sources sûres, directes et indirectes, pouvant fournir aux chercheurs ces informations.

Ce tableau provient du chapitre « Methodological Challenges in the Business of Forced Labour » de Genevieve LeBaron et Andrew Crane, publié dans le livre « Researching Forced Labour in the Global Economy: Methodological Challenges and Advances » (ed)(2018) de Genevieve LeBaron. Oxford University Press (page 30).

Deuxièmement, l’harmonisation d’une définition du travail forcé aiderait énormément à parvenir à une cohérence et à une comparabilité au sein des données relatives au travail forcé. Dans son chapitre, Jean Allain, professeur de droit et expert en définitions légales de l’esclavage, fournit un guide utile pour les chercheurs en lettres et en sciences sociales afin d’identifier le travail forcé et de le distinguer de formes moins importantes d’exploitation, ainsi que de l’esclavage.

Troisièmement, plusieurs auteurs de ce livre soulignent la tendance au sein des ONG anti esclavage à effectuer des déclarations exagérées, basées sur des recherches éparses, afin de mettre en avant l’importance du problème ou de déformer, voire ignorer, les découvertes concrètes n’allant pas dans le sens des conclusions qu’elles souhaitent tirer. Nous devons être prudents afin de veiller à ce que de telles pratiques ne se reflètent pas dans les recherches universitaires et faire attention à ne pas recopier des « faits et chiffres » méthodologiques suspects relatifs au travail forcé.

Quatrièmement, et en lien avec ce qui précède, rien ne vaut des données apolitiques ou politiquement neutres sur le travail forcé. Comme révélé dans les chapitres de Nicola Phillips, Samuel Okyere, Joel Quirk, Jessica‑Pliley et Neil‑Howard, les choix des chercheurs (comme la manière dont la problématique du travail forcé est formulée et comprise, quelle personne est ou non présentée comme responsable, si les causes profondes du travail forcé sont arborées ou dissimulées et de quelle manière, la façon dont l’action des travailleurs est ou non représentée) sont foncièrement politiques et façonnent les mesures concrètes des décideurs politiques, des ONG, des groupes religieux et des activités visant à traiter ces problèmes. Même si ce qu’il advient des données et indications une fois publiées échappe au contrôle des chercheurs, ces derniers doivent néanmoins être prudents vis-à-vis du potentiel impact de leur travail sur l’activisme et les décisions politiques en réponse au travail forcé.

Effectuer des recherches sur le travail forcé est un véritable défi sur les plans pratique, analytique et méthodologique, cela nécessite également beaucoup de temps et de ressources. Toutefois, concevoir une base de données est absolument crucial si nous souhaitons aiguiller les initiatives politiques nécessaires à l’atteinte de la cible 8.7 des Objectifs de développement durable. En tant que chercheurs, partager nos réflexions sur les bonnes pratiques et parler ouvertement des défis rencontrés permettra d’accélérer et d’inspirer les recherches qui seront menées.

Cet article a été préparé par Genevieve LeBaron en tant que contributrice à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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