Symposium : Approches locales face à l’esclavage moderne | Une réponse

31 mars 2019
Innovation en Recherche

Alison Gardner  | Professeure assistante en gouvernance locale et en politique de lutte contre l'esclavage, Rights Lab de l'Université de Nottingham
The Rights Lab  | L'Université de Nottingham, phare de l'excellence

Les États-Unis et le Royaume-Unis sont parfois décrits comme deux nations séparées par une langue commune. Cependant, hormis les divergences de terminologie utilisées pour décrire l’esclavage moderne et la traite des êtres humains, les ressemblances au sein de ces articles sont saisissantes. Les captivantes contributions à ce symposium soulignent deux points pouvant, au premier abord, sembler contradictoires : bien que nos contextes soient différents, nous possédons de nombreuses expériences communes sur lesquelles s’appuyer pour formuler des réponses locales à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains. Cependant, lorsque nous appliquons ces apprentissages globaux, nous devons également prendre en compte (et œuvrer avec) les caractéristiques uniques spécifiques à chaque communauté impliquée.

Les futures possibilités d’échanges de connaissances gravitent autour de l’identification des défis mutuels que nous affrontons et du partage d’idées pour apporter des réponses politiques locales efficaces. Par exemple, ce symposium dévoile qu’il existe un fort consensus concernant le besoin d’aller au-delà d’une justice criminelle encadrant la problématique afin de s’attaquer directement aux causes profondes de l’exploitation, via des services et interventions venant en aide à la communauté dans son intégralité. Certains leviers politiques resteront nationaux ou régionaux. Par exemple, le discours et la politique anti-immigration représentent un obstacle majeur aux efforts de lutte contre la traite des deux côtés de l’Atlantique. Pourtant, chacun de nos contributeurs souligne également que des dispositions réglementaires, de logement, de santé et de bien-être de la part d’organismes locaux statutaires ou non peuvent constituer un facteur déterminant pour les personnes les plus à risque. Il semble que les sociétés luttant contre l’esclavage commencent par assurer des pratiques de travail équitables, en prenant soin des personnes vulnérables, en luttant contre la discrimination et en encourageant la cohésion sociale.

Un thème commun à ces articles est également la nécessité d’une perspective systémique prenant en compte tous les facteurs. Les méthodes utilisées pour engager ce dialogue sont importantes. Au lieu d’un processus descendant d’implémentation de politique, chaque contribution décrit la valeur d’une approche analyse-intervention réactive plus localisée et itérative, qui implique les parties prenantes locales sur une longue période. Comme le fait remarquer Erb, « il est essentiel que la communauté de lutte contre l’esclavage prenne en compte les voix et expériences des premiers concernés » étant donné que « la réussite de l’implémentation de stratégies dépend de leur implication ».

Ce processus est de plus en plus important, car les défis que les ressources représentent semblent être un aspect bien trop fréquent des politiques et pratiques locales de lutte contre l’esclavage. Cela soulève également une question intéressante relative à l’importance devant être accordée à la cartographie des vulnérabilités (produisant une analyse basée sur les besoins ou axée sur les « déficits » à laquelle nous pourrions ne pas être en mesure de répondre avec les ressources actuelles) comparée à l’importance d’une perception des forces et atouts d’une communauté pouvant servir de base aux actions futures. Ces deux éléments sont essentiels, une analyse reconnaissant les atouts possède cependant une bien plus grande capacité à encourager des actions concrètes et innovantes.

Toutes les contributions soulignent la problématique du leadership, tout particulièrement le leadership des survivants, en tant que moyen crucial pour veiller à ce que les activités des partenariats demeurent fixes et pertinentes. Selon Tackney, cela se présente sous la forme d’un leadership diversifié et réparti qui réunit à la fois les organisations gouvernementales et communautaires. Pour Erb, les communautés locales doivent fournir les ressources fondamentales à la mise en place de stratégies et politiques, « non via un processus complexe mais simplement en prenant le temps d’écouter, d’apprendre et d’apporter de l’aide ». Cependant, Miller et Finger reconnaissent que le processus de mise en œuvre d’une vision commune nécessite du temps et de la confiance, ingrédient fondamental. En effet, selon Miller et Finger, « l’un des principaux indicateurs de réussite d’un partenariat sera la confiance qu’il est en mesure d’instaurer et de conserver ». Il s’agit également de l’une des principales leçons de notre apprentissage actif au Royaume-Uni, qui a révélé que la confiance et une vision commune sont essentielles à la réussite des partenariats locaux, première étape incontournable avant toute action.

La confiance est aussi au cœur du défi représenté par l’encadrement de la surveillance et l’évaluation à l’échelle locale, qui continue à frustrer les acteurs politiques des deux côtés de l’Atlantique. Un leadership réparti est essentiel pour mobiliser les populations, il peut également constituer une source de conflit ou de désaccord lorsque nous tentons d’établir les preuves à collecter et le processus et méthodes relatifs à la collecte de données. De plus, les contraintes liées aux ressources impactent aussi la surveillance : comment pouvons-nous élaborer une approche systémique lorsqu’il existe un manque de coordination pour mettre en place cette vue d’ensemble ? Tackney et Erb soulignent l’importance de la coordination lors de la concentration des efforts locaux. Il était intéressant de constater qu’il s’agissait d’un aspect majeur du projet Pathways to Freedom. La surveillance et l’évaluation sont peut-être également des domaines pouvant tirer profit d’une certaine gouvernance régionale ou nationale, afin de mettre en place des processus et normes d’évaluation communs, même si toute solution doit prendre en compte les priorités et stratégies locales liées au changement.

Pour finir, ces réponses nous rappellent, à juste titre, que dans le cadre de la recherche de leçons universelles à partager, nous devons faire preuve d’humilité et reconnaitre les limites de nos connaissances et perspectives, et ne jamais oublier les caractéristiques locales spécifiques à chaque communauté. Plus particulièrement, Erb met en avant le besoin d’aller au-delà d’un dialogue centré sur l’expérience des décideurs et acteurs politiques dans le Nord global afin d’éviter d’imposer des théories conçues de manière restrictive aux communautés possédant des configurations culturelles et sociales très différentes.  Les actions locales peuvent entraîner un changement mondial. Cependant, cela est uniquement possible en prenant en compte les caractéristiques et expériences de chaque communauté dans les solutions proposées, et non pas en imposant à un contexte économique et social précis des solutions spécifiques à un autre. Écouter nos communautés et apprendre de leurs récits devrait toujours précéder les actes.

Cet article a été préparé dans le cadre du symposium de Delta 8.7 « Approches locales s’attaquant à l’esclavage moderne ». Lisez toutes les réponses ici ou téléchargez un fichier PDF du symposium complet ici.

Alison Gardner dirige le programme de gouvernance du Rights Lab de Université de Nottingham.

Cet article a été préparé par Alison Gardner en tant que contributrice à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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