Symposium : Introduction aux approches locales s’attaquant à l’esclavage moderne

27 mars 2019
Innovation en Recherche

Alison Gardner  | Professeure assistante en gouvernance locale et en politique de lutte contre l'esclavage, Rights Lab de l'Université de Nottingham
The Rights Lab  | L'Université de Nottingham, phare de l'excellence

L’esclavage moderne est autant mondial que localisé. Au cours de ces vingt dernières années, nous avons commencé à percevoir l’esclavage moderne comme une problématique mondiale et à comprendre que l’exploitation existe dans de nombreuses cultures et sociétés différentes. Cependant, nous avons tendance à oublier ce que cela implique au quotidien pour nos services locaux.

Légalement parlant, l’ardeur à s’attaquer à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains n’a jamais eu son pareil. En théorie, l’esclavage est illégal dans tous les pays et 186 états possèdent des lois nationales concernant la traite des êtres humains, même si une enquête nuancée démontre que des lacunes subsistent en lien avec la traite interne, l’esclavage, le travail forcé et la servitude. Des réseaux réunissant les ONG et les acteurs politiques, religieux et d’entreprise commencent également à relier des programmes d’actions sociales disparates via des initiatives telles qu’Alliance 8.7 et le Global Freedom Network. Cependant, le développement de politiques cohérentes contre l’esclavage aux niveaux local et infranational est souvent ignoré ou insuffisamment financé. Cela constitue parfois un chaînon manquant dans l’implémentation d’une législation.

Pourquoi avons-nous besoin de cibler localement les actions de lutte contre l’esclavage ?

Comme pour les autres défis mondiaux, tels que le changement climatique, l’esclavage moderne nécessite que les actions locales soutiennent la législation internationale et nationale. Les efforts pour empêcher l’esclavage, découvrir des victimes et apporter de l’aide aux survivants utilisent un réseau complexe de services, fournis par les organismes infranationaux, les forces de l’ordre, les organisations confessionnelles et les ONG travaillant au niveau local. Le rapport Trafficking in Persons de 2018 met également en lumière la manière dont les communautés peuvent prendre part aux solutions politiques pour résoudre les problématiques de l’esclavage moderne et de la traite, par exemple, en étant les yeux et les oreilles des forces de l’ordre ou en fournissant aux survivants un environnement solidaire. Cependant, les communautés peuvent tout autant faire partie du problème si des pratiques économiques ou culturelles (telles que la maltraitance des domestiques ou les attitudes hostiles envers les migrants) contribuent à la normalisation de l’exploitation. Un leadership varié du programme de lutte contre l’esclavage au sein des communautés est donc important pour permettre des actions positives et s’attaquer aux pratiques potentiellement nuisibles.

Au Rights Lab de l’Université de Nottingham, nous avons enquêté sur les éléments soutenant les actions locales de lutte contre l’esclavage via notre programme Slavery-Free Communities. Nos recherches incluaient la cartographie nationale des partenariats de lutte contre l’esclavage à travers le Royaume-Uni, en collaboration avec l’Independent Anti-Slavery Commissioner (IASC) du Royaume-Uni. L’apprentissage régional par l’action a exploré la manière dont nous pouvons développer plus efficacement une base de connaissance pour améliorer les interventions locales de lutte contre l’esclavage. Nous travaillons également aux côtés de partenaires communautaires et légaux afin de parvenir à libérer le Nottinghamshire de l’esclavage. Cette approche localisée pour s’attaquer à l’esclavage reçoit une attention croissante de la part de nombreuses autres villes du Royaume-Uni et du monde entier de par sa capacité à rassembler des initiatives fragmentées et promouvoir un plus grand engouement.

Les recherches ont démontré que les acteurs de première ligne mettent l’accent sur l’importance de développer des partenariats afin de créer un aperçu des actions de lutte contre l’esclavage à l’échelle du système. Les forces de police du Royaume-Uni ont compté plus de 40 partenariats entre plusieurs organismes infrarégionaux au sein du Royaume-Uni en 2017, bien qu’il n’existe aucun financement ou directive dédiés de la part du gouvernement concernant la manière d’agencer les partenariats. Les acteurs politiques interrogés ont clairement expliqué ne pas pouvoir agir efficacement sur le programme de lutte contre l’esclavage isolément des autres organismes, en partie à cause des connexions complexes entre les organismes nécessaires pour apporter une aide efficace aux survivants et victimes, ainsi que pour permettre des poursuites.

Toutefois, même si la nécessité de partenariat est largement reconnue, les actions les plus utiles que les partenariats doivent mener sont bien moins claires, tout comme la manière de financer localement le travail commun. Cette absence de ressources et de coordination au Royaume-Uni a causé un ensemble incohérent de développement de partenariats, forçant parfois les partenaires non gouvernementaux, tels que les ONG, les conseillers privés et les églises, à organiser des actions communes.

Nous avons également découvert un besoin urgent d’améliorer le partage, la gestion et l’évaluation des données pour présenter une vue de tous les systèmes, incluant les activités de la totalité des organismes partenaires. Au Royaume-Uni, par exemple, nous ne comprenons actuellement que très peu le parcours des survivants, qu’il s’agisse du chemin menant à l’exploitation, de leur découverte ou des expériences des différentes formes d’assistance. De telles informations aideraient à améliorer la prévention contre l’esclavage, à en encourager la détection au niveau local et à développer des services d’aide.

Les partenariats étaient également inquiets de leur manque d’exemples de bonnes pratiques pour inspirer leurs activités et empêcher que le cercle vicieux ne revienne. En réponse à ces recherches, nous avons récemment lancé un ensemble d’outils collaboratifs pour les partenariats de lutte contre l’esclavage. Celui-ci comprend une bibliothèque de ressources, des documents relatifs à la gouvernance, ainsi que des kits de formation pour simplifier davantage les actions effectuées par plusieurs organismes. Toutes les contributions sont les bienvenues. Nous ne sommes pas encore capables de comprendre exactement quelles sont les bonnes pratiques, mais nous pouvons en faire plus pour partager de manière cohérente les innovations et actions.

Vers des communautés libérées de l’esclavage

Bien que les activités impliquant plusieurs organismes fassent partie du puzzle, modifier les pratiques personnelles et culturelles jouera également un rôle important pour façonner une société pouvant être durablement libérée de l’esclavage. Pour cela, nous devons apprendre des campagnes de sensibilisation existantes et mettre en place des stratégies plus sophistiquées de production conjointe et de modification des comportements. Par exemple, est-il possible de travailler auprès de communautés et d’entreprises locales afin de promouvoir une culture du travail équitable, indépendante des réglementations et mesures d’application des lois ?

Inspirés par le modèle des déterminants sociaux de la santé selon Dahlgren et Whitehead, nous avons commencé à élaborer des théories relatives aux déterminants sociaux des communautés libérées de l’esclavage (voir figure 1). Nous les avons mises en situation avec une vision systémique du programme de lutte contre l’esclavage, allant de la prévention à la découverte, en passant par le répit, la reconstruction et la résilience sur le long terme. Cette structure prend également en compte le fait que les actions localisées sont soutenues par des comportements personnels d’un côté, et par des influences législatives et structurelles de l’autre.

Figure 1 : les déterminants sociaux des communautés libérées de l’esclavage

La structure nécessite de plus amples tests, nous espérons cependant qu’elle finira par porter ses fruits en analysant les composantes nécessaires au développement de communautés libérées de l’esclavage dans des environnements économiques et sociaux variés. Pour finir, si nous sommes en mesure de comprendre les facteurs permettant aux communautés de se libérer de l’esclavage, nous pourrons mesurer et comparer la résilience à travers un vaste éventail de paramètres locaux, dans l’espoir qu’un tel indicateur pourra à la fois mettre au défi et inspirer les communautés à aller plus loin.

Cet article a été préparé dans le cadre du symposium de Delta 8.7 « Approches locales s’attaquant à l’esclavage moderne ». Lisez toutes les réponses ici ou téléchargez un fichier PDF du symposium complet ici.

Alison Gardner est professeure assistante en gouvernance locale et en politique de lutte contre l’esclavage, Rights Lab de l’Université de Nottingham.

Cet article a été préparé par Alison Gardner en tant que contributrice à Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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