Apprentissage collectif et compréhension des différents contextes de la traite des êtres humains, du Viêt Nam au Royaume-Uni, en passant par l’Albanie et le Nigeria

2 mai 2019

Patricia Hynes  | Reader, University of Bedfordshire
Patrick Burland  | Senior Project Officer, International Organization for Migration (IOM)

Depuis la mise en place d’un mécanisme national d’orientation (MNO) au Royaume-Uni en avril 2009, permettant aux premiers intervenants d’identifier formellement les victimes potentielles de trafic afin de leur apporter soutien et assistance, l’Albanie, le Viêt Nam et le Nigeria ont constamment fait partie des pays d’origine faisant le plus appel aux mécanismes d’orientation. Entre 2014 et 2018, 34 % des personnes orientées par les MNO étaient vietnamiennes, albanaises ou nigérianes. En 2018, 947 ressortissants albanais, 702 vietnamiens et 208 nigérians ont été orientés vers le MNO du Royaume-Uni. Nos recherches ont réuni des témoignages puissants, nuancés et axés sur le contexte, relatifs aux expériences réelles de victimes de trafic, afin de mieux comprendre la vulnérabilité à la traite des êtres humains dans ces trois pays.

L’étude est un partenariat entre l’Université du Bedfordshire et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), mettant à profit le modèle des Facteurs déterminant la vulnérabilité des migrants nouvellement développé, traitant des facteurs individuels, familiaux/du foyer, communautaires et structurels pour déterminer la vulnérabilité à la traite des êtres humains. Le rapport final de la recherche est désormais disponible, les événements d’apprentissage collectif (Shared Learning Events, SLE) ayant eu lieu à Tirana, Hanoï et Lagos entre octobre 2017 et janvier 2018 ont cependant permis plusieurs découvertes intéressantes faisant ici l’objet d’une discussion distincte.

Table des ressources lors du SLE se tenant au Viêt Nam. Photo d’OIM Viêt Nam.

Nous avons fait appel à des chercheurs spécialisés dans chaque pays afin de nous aider à organiser et gérer les SLE dans les trois pays. Les événements se sont déroulés en présence de parties prenantes de la lutte contre le trafic travaillant dans des secteurs variés au sein de chaque pays, dont les forces de l’ordre, la société civile, les organisations internationales et les organismes gouvernementaux. Dès le départ, les SLE ont joué un rôle important pour répondre aux principales préoccupations, telles que la conception et le perfectionnement des outils de recherche, le développement d’une compréhension commune concernant les pratiques éthiques lors du déroulement des recherches et les discussions relatives à la traduction et l’interprétation. Ils se sont également occupés des soucis concernant la protection et la sauvegarde des données. Les chercheurs ont également mené des entretiens avec les principaux informateurs et adultes victimes de la traite en Albanie, au Viêt Nam et au Nigeria, ainsi qu’au Royaume-Uni. Ces entretiens semi-directifs contenaient des connaissances et des facteurs contextuels pour chaque pays traité par les SLE.

Lors des SLE, nous avons également développé des chronologies de moments clés : événements historiques/politiques, développements économiques, pics de migration provenant de chaque pays et actions gouvernementales, dont les développements de politiques, les campagnes de prévention et les principales législations contre la traite des êtres humains et sujets associés. Ces chronologies ont permis à l’équipe de recherche de saisir les facteurs structurels et historiques affectant les conditions qui mènent à la traite.

Un nombre impressionnant de thèmes communs est ressorti des SLE dans ces trois pays. Nous avons découvert que l’importance de l’Albanie, du Viêt Nam et du Nigeria en tant que pays d’origine pour les victimes potentielles du trafic orientées vers le MNO du Royaume-Uni n’était que peu comprise et ne constituait pas une priorité pour les parties prenantes de la lutte contre la traite dans ces trois pays. Certains participants aux SLE se sont également montrés sceptiques concernant le pourcentage de victimes potentielles de la traite orientées vers le MNO du Royaume-Uni ayant réellement subi le trafic.

Les contributions des participants lors des SLE ont rapidement mis en évidence le fait que le parcours des victimes de la traite commence souvent par des efforts visant à prendre des décisions réellement avisées afin d’aider leur famille à fuir les « vulnérabilités » subies chez eux, ou en réponse aux promesses d’emploi et d’hébergement à l’étranger. Ces décisions mènent généralement à des parcours fragmentés ou prolongés ne faisant qu’accroître la « vulnérabilité », la précarité et l’exploitation. Nous avons découvert que les formes d’infamie et de discrimination subies par un individu avant et après la traite jouaient un rôle important lors des phases de soutien et de reconstruction. Cependant, dans la pratique, ces facteurs sont sous-estimés.

Chronologie vietnamienne.

Au sein des trois pays, le soutien nécessaire aux garçons et hommes victimes de la traite n’était que très peu compris. Nous avons également découvert que les pratiques considérées comme bonnes ou prometteuses n’étaient généralement pas définies ni discutées. Même s’il existait de nombreuses bonnes pratiques potentielles sur le terrain, celles-ci n’étaient que très rarement évaluées et surveillées. Cependant, au cours des SLE, il a été reconnu que cela devait changer. Les statistiques nationales n’étaient pas considérées par les participants comme étant des indicateurs exhaustifs ou fiables de la fréquence de la traite des êtres humains.

Dans les trois pays, les causes ou facteurs de la traite des êtres humains se sont avérés être vastes, multiples et croisés. De façon plus générale, la migration en Albanie et au Viêt Nam était fondamentalement liée aux transitions en cours des économies centralisées gérées par l’État aux économies de marché.

Le SLE albanais a mis en lumière que se fier à une croyance populaire stipulant que les jeunes femmes sans éducation présentent un plus grand risque d’exploitation par des réseaux étroits de groupes de crimes organisés ne permettait pas de prendre en compte la manière dont les étudiantes ayant reçu une formation universitaire se retrouvaient impliquées dans la traite des êtres humains. Les méthodes de recrutement étaient diverses et souvent liées à des liens étroits avec une famille proche ou éloignée au cœur d’une structure plus vaste de déséquilibre homme-femme au sein de la société. Le rejet des membres de la famille après avoir subi la traite s’est avéré être courant.

Au Viêt Nam, nous avons entendu parler de dettes et de familles récoltant des ressources financières, vendant des actifs ou hypothéquant des propriétés afin de permettre à un membre de la famille de voyager, cette personne finissant généralement par subir de graves, abusives et violentes conditions d’exploitation au Royaume-Uni. Au Nigeria, il a été demandé d’effectuer un débat sur les « causes profondes », utilisant un modèle de développement centré sur les victimes ou les enfants, basé sur les droits, ainsi qu’un appel à impliquer les rescapés dans le travail de lutte contre la traite des êtres humains. Tout comme en Albanie, il a été clairement indiqué que les trafiquants sont rarement des inconnus et qu’il était plus approprié de se concentrer sur les liens étroits personnels et familiaux que sur l’idée selon laquelle les inconnus sont les plus dangereux.

Mener un projet de recherche dans plusieurs pays en l’espace de deux ans n’a pas été sans difficulté. Cependant, nous sommes désormais en train d’analyser près de 170 entretiens approfondis auprès d’informateurs clés et de rescapés de la traite des êtres humains en Albanie, au Viêt Nam, au Nigeria et au Royaume-Uni. Globalement, il est évident que les différents contextes du trafic des êtres humains originaires de ces pays au Royaume-Uni sont représentés dans le modèle développé par l’OIM. Les découvertes de la recherche sont sans appel : nous devons arrêter de nous concentrer sur les vulnérabilités individuelles face à la traite, telles que l’âge, le sexe, le niveau d’éducation et la pauvreté. Il est crucial de comprendre le contexte de la vie d’un individu et de prendre en compte les pressions familiales, communautaires, structurelles et au sein du foyer entraînant une vulnérabilité face à la traite.

Cet article a été préparé par Patricia Hynes et Patrick Burland en tant que contributeurs au programme Delta 8.7. Comme spécifié dans les Conditions générales d’utilisation de Delta 8.7, les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’UNU ou de ses partenaires.

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